Devenir une femme, c’est moins poche qu’une ITS, promis! (pis bon 8 mars!)

Vous pouvez entendre une version audio un tantinet plus courte de ce billet d’humeur lu au magazine Les Éclaireurs sur ICI Radio-Canada Première le 5 mars 2018.

(Giphy.com)

Vers 95, dans un cours d’informatique, la formatrice a insisté sur le fait que nous les femmes, on devait toujours porter un veston quand on faisait une présentation, pour s’assurer que nos bouts de seins paraissent pas à travers notre chemisier, parce que ça déconcentrerait les clients et nous ferait perdre de la crédibilité. J’me souviens d’avoir été triste, sans arriver à expliquer pourquoi. Aujourd’hui, ça me met plutôt en colère. Aïe chose, t’hypersexualises une réaction physiologique incontrôlable, me fais avoir honte de ma poitrine, pis pendant que j’stresse pour être certaine qu’on me voit pas les mamelons, j’pas tant dans l’contenu tsé. Pis tu réduis mes collègues masculins à une bande d’imbéciles incapable de gérer leurs pulsions sexuelles.

Bref. C’est grâce aux Éditions Milan que j’ai pu revisiter ce souvenir mémorable. Les Éditions Milan ont eu beaucoup de visibilité cette semaine, y considèrent même faire l’objet « d’une campagne d’une violence extrême sur les médias sociaux ». Intéressant choix de mots, compte tenu que le livre qui leur a valu tant d’attention apprend aux fillettes comment devenir un objet sexuel, tout en haïssant leur corps le plus tôt possible. On se demande ce qui est le plus violent…

Rappelons que le titre du livre, destiné aux enfants de 9 ans et plus, est « On a chopé la puberté ». J’comprends l’humour, on présente la puberté sur le même ton qu’une ITS : c’est vrai que ça nous tombe dessus comme une tonne de brique pis qu’on a l’impression de perdre le contrôle de notre corps. C’est d’ailleurs là l’utilité potentielle d’un livre du genre : aider les jeunes femmes à comprendre que ces transformations, aussi surprenantes soient-elles, sont normales, qu’y’a pas qu’une manière d’habiter son corps de femme et qu’y a pas de honte à être soi.

Bout de la couverture du livre "On a chopé la puberté" publié par les Éditions Milan.
« De vrais conseils »…

Les autrices – car oui, le livre est écrit par des femmes – mettent en scène 4 pré-ados, dont une « écolo et féministe », selon le DG de la maison d’édition cité par Le Monde – pffff y’en a toujours une de même dans gang –, bref, les autrices présentent 4 préados blanches hétérosexuelles qui placotent. On a par exemple une page intitulée « On voit mes bouts de sein, ça craint (et c’est un peu gênant) ». Thème important en effet : c’est que’que’chose les seins qui apparaissent pis qui se mettent au garde-à-vous sans avertissement. Mais plutôt que d’expliquer aux filles que c’est biologiquement normal, pis que les commentaires d’un petit morveux se manspreadant l’entrejambe sont déplacés et rétrogrades, à la place, on leur apprend dans la section « Ma solution », qu’y a deux façons de camoufler cette situation « pas très gracieuse » – c’est si important pour une fille d’être gracieuse… – : choisir un soutien-gorge au tissu plus épais ou encore juxtaposer des débardeurs, « c’est trop tendance »!

On voit Beyoncé éclatant de rire
(Giphy.com)

Y’a aussi la section « Au secours, je rentre plus dans mon jeans (on dirait les fesses de Beyoncé) », pour aider les jeunes femmes à se détester le popotin, encore plus s’y correspond pas au modèle caucasien-mince (buttshamer Beyoncé? vraiment?). On identifie dans ce livre, dont la couverture promet « de vrais conseils avec beaucoup d’humour autour », des avantages associés à la puberté comme le fait qu’on peut maintenant « jouer les femmes » en se concentrant sur le gloss, les bottines à talon et les gommages (scusez, j’pas une vraie fille, je savais même pas c’tait quoi un gommage, a fallu que je google!). Et on nous rappelle les bons côtés de l’apparition des seins : on va pouvoir enfin attirer l’attention du camarade de classe dont on est secrètement amoureuse depuis la maternelle… parce que c’est bien connu, devenir une femme, c’est chercher l’attention des hommes, pis pour ça, ça prend une poitrine, pas un cerveau (chus tellement naïve, j’pensais qu’on pouvait plaire de plusieurs façons, mais surtout en étant soi-même et ce à n’importe quel âge… je savais pas que la poitrine primait sur l’intelligence, la créativité, l’humour, les habiletés sportives… merci de m’éduquer) . Ma page préférée complète le tout en créant un maximum de dissonance cognitive : « Tiens-toi droite pour les faire paraître plus gros », conseille-t-on d’entrée (j’vous l’jure, cliquez, c’est bel et bien le conseil qu’on donne à votre préado de 9 ans). Bien que les sources scientifiques soient pas citées, le taux d’efficacité de cette méthode serait de 50%, car « tout est une question d’attitude et de maintien » ET les « filles à petits seins sont aussi attirantes que les autres » MAIS « les gros lolos attirent aussi les gros lourds ». Faque bref, pour être une femme, ça te prend des seins pour avoir l’attention des hommes, faut qu’on voit que t’en as, sans qu’on voit les bouts se dresser évidemment, mais faut pas qu’on ait l’impression qui sont trop gros, parce que là tu vas trop attirer l’attention et risquer de te faire taponner par des gros lourds (et ce sera un p’tit peu de ta faute tant qu’à y être).

Oprah Winfrey, la bouche ouverte, l'air incrédule
Giphy.com

Aïe c’est lourd en effet! Sérieux, présenté d’même, devenir une femme m’a l’air d’une condamnation. On pourrait-tu dire aux fillettes que leur corps se transforme pis que c’est pas dangereux, que toutes sortes de formes, sensations et désirs vont émerger, que ça fait partie de la vie. Qu’être une femme, ça se décline de mille façons, pas juste en essayant de devenir un objet sexuel pour satisfaire les bons garçons pas lourds. Que c’qui est désirable, c’pas juste une femme à la peau claire, aux mensurations bien précises, maîtrisant l’art de plaire aux hommes avec sa poitrine. Que c’est compliqué mais chouette la puberté parce que c’est le moment où se construit notre identité, se précisent nos goûts, se complexifie notre personnalité, se développe notre autonomie et notre indépendance.

Mais comprenez-moi bien : j’pense pas que les autrices de ce livre-là sont des monstres. Je pense que j’réagis autant par qu’elles ont écrit noir sur blanc c’qu’on attend encore des femmes. Feuilletez quelques magazines, r’gardez nos écrans, l’ordre du monde a pas tant changé. Ouais, dans certains coins de la planète, on a pas mal plus de droits qu’avant : les femmes peuvent voter, travailler, être proprio, divorcer. Mais, en autant qu’elles sachent quand et comment être belles, gracieuses et désirables, mais pas trop.

Des femmes marchent pour leurs droits au Brésil. Photo: ONU Femmes/Bruno Spada

Jeudi, c’est la Journée internationale des femmes. On va parler d’équité salariale : c’est essentiel. Pis de droit de propriété, enjeu méga important sur le continent africain entre autre où les femmes travaillent souvent aux champs pour cultiver les terres de leurs maris, sans être copropriétaires. On va réclamer des droits en matière de santé reproductive, c’qui est loin d’être acquis comme nous le rappelle le mouvement #shedecides qui est né en réponse aux politiques anti-avortement de Donald Trump. On va parler du droit des femmes de disposer de leur corps comme elles l’entendent : hein, pas de mariage et de grossesses imposées, pas d’attouchements et de violences sexuelles, #timesup, #metoo. On va s’dire qu’on a des droits pis des lois, pis que si on a pas tout à fait atteint la parité qu’on fait des gros progrès, pis qu’on est sur la bonne voie. C’est pas faux.

Mais ces gains, tout aussi importants soient-ils, effacent pas les stéréotypes qu’y demeurent dans notre tête. J’suis moi-même construite sur ce modèle-là : mon cerveau consacre beaucoup trop d’énergie à me trouver grosse, moche, pas assez féminine, et blablabla. C’est quand j’inverse le discours que j’vois à quel point c’est décalé : imaginez un livre destiné aux garçons de 9 ans leur apprenant comment porter un jeans moulant pour bien mettre en valeur leur « paquet », afin d’attirer l’attention de leurs camarades de classe. Pis une page consacrée à « comment jouer au mâle » en bombant le torse et le biceps, juste assez pour plaire aux bonnes filles, mais pas trop parce que les muscles saillants, on le sait, ça attire les guidounes.

Pour la Journée internationale des femmes, j’nous souhaite de réfléchir individuellement à ces schémas stéréotypés appris et intégrés qu’on transmet comme de violentes vérités, souvent inconsciemment. J’nous souhaite de questionner notre manière binaire de concevoir les identités de genres. Parce que toutes nos avancées socio-économiques resteront fragiles tant qu’entre nos deux oreilles persisteront ces conceptions étroites et sexistes des humains. C’est là qu’on doit d’abord lutter, si on veut vraiment contribuer à construire un monde un peu plus égalitaire et un peu plus sécuritaire pour tous.

 

Pour voir la page Facebook ayant lancé le débat au sujet de ce livre, c’est ici!

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