Pis toi, tes poils pubiens? (…ou la drôle de route de vulve velue à vulve nue)

Une version courte audio, inspirée de ce billet, a été livrée en ondes au magazine Les Éclaireurs, le 19 février 2018 et vous pouvez l’écouter en fouinant dans l’audiofil, ici.

Pendant mon enfance, y’avait du shag d’ins sous-sols pis su’l’torse des mononcles, les poils pubiens de nos mères débordaient des maillots, pis y’avait les t’sours-de-bras et les jambes en liberté des granols et des féministes engagées.

Poil et puberté, donc sexe, allaient de pair : les préados attendaient impatiemment leur duvet labial, autant qu’y rêvaient de notre encore inexistante toison pubienne. J’garde un précieux souvenir d’Éric  G. (allllô!) qui escaladait les cabines de toilette mixtes de l’École Bouchard pour me crier « T’as des poils! T’as des poils! », alors que j’étais aussi imberbe que mes Barbies. C’est d’ailleurs grâce à The Revenge of the Nerds, où de jeunes hommes espionnant des femmes dans un vestiaire, déclaraient haut et fort « We’ve got bush » et « Oh! Hair Pie » à l’apparition d’un triangle pubien fourni, que j’ai compris que « j’intéressais » Éric. Pas sûre de l’avoir embrassé.

Bref, j’ai grandi à l’époque où le poil pubien féminin était pas encore banni. Une époque où la démarcation entre enfant et femme était claire, du moins en ce qui a trait à l’appareil génital. J’ai néanmoins appris à m’arracher le poil de partout ailleurs pour être féminine : me brûler la lèvre supérieure avec de la crème Jolène pour pas avoir de moustache, me raser au Bic ou au Neat (Neet?) l’aisselle, le mollet ainsi que la ligne de bikini, au fur et à mesure que les maillots se faisaient plus échancrés, avec en prime coupures et poils incarnés. Plus tard, j’ai hurlé en essayant l’épilation à la cire! Et même si j’admirais les résistantes à l’aisselle au naturel, j’ai fini dans une clinique d’épilation au laser avec en prime un menu imagé de mes options pubiennes. Après une seule séance de torture, sous les pincements semblables à des coups de poignards du laser, a-yo-yeeee, la réponse était claire : j’allais pas me faire brésilienne. J’voudrais vous dire que c’était par engagement féministe; la vérité, c’est que chus juste moumoune. Et chanceuse d’être née en 73 : pour en avoir vu plein dans mon enfance, des toisons féminines, j’pensais pas que ça empêchait de jouir, de se reproduire ou d’accoucher.

Mais j’ai continué d’entendre le bruit de fond. Vidéoclips, photos de lingerie, films et téléséries, porno et discours de l’industrie de l’épilation s’enlignaient tous dans une même direction : l’éradication totale du poil pubien féminin, pendant qu’un petit coup de ciseau suffisait pour la touffe de ces messieurs. Dans Sex and the city, j’ai suivi Carrie à son épilation intégrale et vu Samantha martyriser sa chum Miranda pour sa pilosité débordante…

J’comprends qu’au temps de Cléopâtre, l’épilation ait permis de lutter contre les poux. Que plus tard, on l’ait utilisé pour différencier les membres de la haute de la plèbe. Et pour garantir des courtisanes sans maladies apparentes. Je sais que l’industrie de l’épilation contribue pour son bon profit à nous faire haïr les poils : dès l’invention des rasoirs, les publicités proclament qu’y faut éliminer ces gênants appendices non hygiéniques, reliques de notre passé de chimpanzé. Elles font écho aux discours des curés, le sexe c’est pas propre sauf pour faire des bébés, et s’inscrivent dans l’obsession de la « propreté génitale féminine » : la douche vaginale a fait bien des ravages dans le microbiote vaginal (je réclame des articles de Marianne Desautels-Marissal sur le sujet!) de nos grands-mères, qui se voulaient épouse proprette, et non jouisseuse guidoune ou femme menstruée.

La photo de l'oeuvre (domaine public) provient de Wikipédia. L'original peut être consultée sur le site officiel du Musée d'Orsay.
L’origine du monde de Gustave Courbet

Mais jusqu’à récemment, la fameuse toison demeurait érotique. Les femmes représentées nues et sans poil dans les peintures des siècles derniers, avaient des airs angéliques et purs, madone ou mère, plutôt que femme sexuée. Quand des poils pubiens apparaissent sur une toile, c’est le scandale, c’est subversif, que ce soit la belle femme nue, La Maja desnuda, de Goya ou L’origine du monde de Courbet : la première est jugée obscène par l’Inquisition, la seconde est camouflée par ses propriétaires derrière un rideau ou sous une autre toile!

Pourtant, d’érotique le poil pubien féminin devient en quelques décennies l’ennemi à éradiquer de notre entrejambe. Et c’est politiquement à un drôle de moment. Du moins si on en croit Roger Friedland, professeur invité à l’Université de New York et sociologue s’intéressant aux interrelations entre la politique, la religion et la sexualité, que je paraphrase (et même bonifie, chus humble de même!). Alors que les femmes réclament plus de droits, plusieurs œuvres cinématographiques américaines fétichisent le corps des adolescentes pendant les années 70. Les airs de femmes matures des mannequins dans les magazines (les mannequins de 21 ans cherchaient à en avoir l’air de 30… être une femme adulte était ce qui était valorisé!) sont remplacés par des adolescentes aux corps sans courbes habillant du zéro. Résistant un temps, la vulve velue finie par être gommée des magazines érotiques comme Playboy. Et de la porno. La femme adulte s’éduque, gagne en pouvoir socio-économique, veut décider de ce qu’elle fait de son utérus et nomme ses désirs. Les industries du rêve (mode, cinéma, sexe) – menées de main de maître par des hommes – trouvent un nouvel objet plus facile à soumettre, symboliquement, au désir masculin : c’est le corps et la vulve prépubères qu’on érotise et glorifie.

Et les femmes achètent ça. Selon une récente étude, les Américaines s’épilent par propreté, pour rendre leur vulve plus désirable et pour « faire ce que désire leur partenaire sexuel ». Et ce sont les jeunes blanches éduquées qui intègrent plus que toutes le concept du poil pubien « honteux et débandant ». Ce qui est paradoxal, c’est que dans notre longue marche vers l’égalité, où on a réclamé nous aussi de jouir quand et avec qui on veut, la souffrante épilation intégrale est devenue l’une des marques de cette liberté, la preuve qu’on est toujours prêtes à profiter d’un plaisir charnel.

Et après quelques décennies, la vulve imberbe est devenue la norme occidentale sexuelle. Selon l’agence Mother London, qui a mené le magnifique, quoi que très très blanc, Project Bush, « 73 % des jeunes filles britanniques de 16 ans et moins croient qu’un vagin normal est entièrement épilé et que ceci est non seulement normal, mais attendu (« expected ») ». Bien des jeunes hommes sexuellement actifs ont jamais vu de poils pubiens chez leurs partenaires! Et des femmes paniquent à l’idée d’accoucher sans être épilées.

Après 50 ans de déforestation, les poux du pubis sont quasiment disparus… mais y’a pas de preuve scientifique solide que ce soit lié à nos rituels de torture (allez lire ça et ça et ça si les petits « crabes » vous intéressent!). Par contre, des études, comme celle-ci, remarquent un taux d’ITS plus élevé chez les adeptes les plus extrêmes du rasage, le double, parfois plus, et ce même après les ajustements statistiques quant aux habitudes sexuelles et au nombre de partenaires (reste des recherches à faire avant de faire des liens directs, cependant). Des publications toutes récentes sur le microbiote vaginal (dont le livre du Dr. Bohbot – ça s’invente pas – et de sa collègue Rita Étienne) donnent à réfléchir deux fois avant de se lancer dans la coupe à blanc. Les femmes gagnent toujours moins que les hommes, mais elles assument une facture de plus de 10 000 $ pour l’arrachage de poils, en plus de ce qu’elles dépensent pour rester d’apparence jeunes et minces, donc désirables.

Aïe ça me titille qu’on en soit là en 2018. Pas que je sois pour ou contre l’épilation : c’est votre temps, votre argent pis vos poils, coupez-les, tressez-les, rasez-les avec un stencil, gardez-les, c’est votre corps. Mais c’est triste longtemps qu’une majorité d’entre nous, particulièrement les jeunes femmes, pensent qu’on a pas le choix de se transformer en cactus endetté irrité vulnérable aux ITS pour être traitées par un professionnel de la santé. Ou désirées.

C’est du conditionnement culturel pur. Et pas si unanime : selon le pas-du-tout-scientifique blogue du site porno Redtube, le terme « bush » – buisson – est plus populaire que « shaved » chez tous les groupes d’âge de ses visiteurs, la demande pour des représentations non épilées est en croissance depuis 2016 et c’est dans l’Ouest américain qu’un bosquet pubien excite le plus ses messieurs. Bref, #timesup, cette norme culturelle-là, si elle nous tanne, elle aussi on peut la larguer… et si notre partenaire se plaint, on peut l’inviter à subir avec nous une épilation pubienne intégrale à la cire. Ça devrait lui faire apprécier les vertus du sexy-velu.

Et vous, que pensez-vous du retour du buisson (ardent? hardi?)? Irez-vous jusqu’au port de la perruque pubienne, cette postiche qui a fait un retour remarqué sur les podiums de la New York Fashion Week?

Références
J’ai consulté tellement de documents de toutes sortes de sources pour préparer ce billet, j’en suis pas encore revenue de tout ce qui s’écrit sur ces pauvres poils… ainsi que sur leurs cousins des aisselles et des jambes. Le site Glamour passe sa vie à écrire là-dessus! Ça l’air tellement subversif le poil que je me sens totalement rebelle maintenant. En plus des hyperliens intégrés ci-avant, j’vous en donne deux autres choisis parmi mes pages et mes pages de notes : 

Modification of pubic hair (Université Santa Barbara de Californie)

The politics of pubic hair : why is a generation choosing to go bare down there?

3 réflexions sur « Pis toi, tes poils pubiens? (…ou la drôle de route de vulve velue à vulve nue) »

  1. Véronique Bessette 19 février 2018 — 19 h 22 min

    Très bon texte Véronick!

  2. Excellent texte, comme toujours, par le fonds (du beau et bon contenu intelligent et bien documenté) comme par la forme (j’adore ta plume et ton humour délicieux). Gros merci

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