Combien vaut votre vie numérique?

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Au dernier trimestre, Facebook a enregistré un recul d’utilisation quotidienne en Amérique du Nord pour la toute première fois, mais inquiétez-vous pas : passer de 185 millions d’utilisateurs nord-américains tous les jours à 184 millions et voir la durée d’utilisation quotidienne chuter d’un gros… 2 minutes, c’est vraiment pas catastrophique[1]. Ce serait entre autres le résultat des ajustements apportés à ses mystérieux algorithmes, calculs informatisés secrets qui déterminent c’qui passe dans notre fil d’actualité et qui sont au cœur du modèle d’affaire de Facebook… comme le secret de la Caramilk est au cœur du modèle d’affaire de Cadbury : tout le monde en parle, mais personne sait vraiment c’qui en est!

Mais y’a une différence de taille entre les deux entreprises : c’est que Cadbury paie (peut-être pas une somme équitable, mais en tous cas, elle paie) pour les matières premières qu’elle utilise pour fabriquer ses confiseries et générer des revenus… alors que Facebook se nourrit de nos données, à vous et à moi, fournies gratuitement, pour générer des revenus faramineux (40,6 milliards de dollars américains en 2017, une augmentation de 47% par rapport à l’année précédente[2]) et des profits tout aussi mirobolants (15,9 milliards de dollars américains en 2017, une croissance de 56 % par rapport à 2016), et y’a fort à parier que ça va continuer d’exploser.

Poursuivons le parallèle avec Cadbury : même si je suis impressionnée que l’entreprise arrive à insérer son caramel entre deux tranches de chocolat en gardant sa méthode secrète depuis des décennies, même si je trouve ça vraiment l’fun qu’elle crée de l’emploi à Toronto, j’suis pas prête pour autant à ce qu’elle le fasse en rémunérant pas ceux qui produisent du cacao et autres ingrédients de ses tablettes. Pourtant, ça me semble (malheureusement?) tout naturel pour les entreprises numériques qui exploitent nos données.

Pourquoi? Ben d’abord, ce serait malhonnête de prétendre que Facebook fait son argent seulement grâce aux données personnelles qu’on lui cède nonchalamment. Ça prend une armée de cerveaux et une quantité phénoménale d’huile de bras – pis d’infrastructures – pour que cette quasi-inébranlable plateforme virtuelle nous accueille – et nous gobe notre capacité d’attention – au quotidien. Y’a aussi du génie dans son adaptabilité : Facebook est en constante transformation. Si parfois ça finit par m’étourdir moi l’utilisatrice, je le trouve quand même fort le géant de réussir à saisir autant d’occasions, si rapidement, à ratisser si large, malgré sa croissance.

MAIS (on y revient!) si on était pas tous au service de Facebook gratuitement, en lui révélant la toile de nos interactions et intérêts, elle pourrait pas faire de profit en pistonnant nos comportements à des entreprises, qui elles nous poussent de la pub et font à leur tour du profit grâce aux traces et au temps qu’on a laissées derrière? 98 % des revenus de FB en 2017 provenaient de la pub!

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Plusieurs voix s’élèvent en ce moment pour dire que ce que font les grandes entreprises du web, c’est piller une ressource – nos données personnelles – et tirer profit du « labeur » non rémunéré de milliards de personnes, nous les internautes naïfs. Aujourd’hui même paraissait dans Le Monde une lettre d’un collectif intitulée « Nos « données personnelles » nous appartiennent : monétisons-les ! ». Y’a aussi le (plutôt néolibéral) groupe de réflexion européen Génération libre qui, avec l’arrivée en mai prochain d’un nouveau règlement en Europe sur la protection des données personnelles (le RGPD pour les intimes), réclame une transformation juridique pour définir la « patrimonialité de nos données », assortie d’une forme de « droit de propriété » qui rendrait l’individu juridiquement propriétaire de ses données personnelles, ce qui lui permettrait ensuite d’établir des contrats pour l’accès à ses données et même d’obtenir un dédommagement pour le « travail » qu’il effectue en ligne par ses comportements numériques.

C’est pas fou… Dernièrement on a reçu au magazine Les Éclaireurs une doctorante en notariat qui nous parlait d’inclure dans notre planification testamentaire notre « patrimoine numérique », nos actifs sur le web (vous pouvez écouter l’entrevue ici). Ça doit avoir une valeur autre que sentimentale, si on prend le temps de coucher ça dans notre testament. Mais quelle valeur au juste?

J’ai personnellement essayé de tirer des revenus de mes données personnelles en 2014-2015 sur la plateforme Datacoup. Je devais y fournir quelques renseignements personnels et bancaires et chaque mois, je recevais une petite somme quand quelqu’un achetait un accès à mes données. Pour vous donner une idée, le 27 octobre 2014, une entreprise a payé 65 cents pour un accès d’une semaine à mes données. 65 cennnnnnes!!!

Mes données individuelles semblaient pas valoir tant, sur une base hebdomadaire. C’est vraiment plus dans la durée, et quand elles s’intègrent dans de grands ensembles de données avec d’autres utilisateurs qu’elles deviennent intéressantes. Et bizarrement, de savoir que quelqu’un payait seulement 65 cents pour accéder à mes données, ça m’énervait pas mal plus que le déni que je fais généralement au sujet des Big Brother cotés en bourse qui m’espionnent. J’ai fini par abandonner l’idée de monétiser l’accès à mes renseignements et j’ai fermé mon compte Datacoup.

Trois ans plus tard, j’ai beau lire les brillants documents de réflexion sur la question, chus peut-être pessimiste, oubedon j’manque totalement d’imagination, mais j’vois toujours pas comment on peut en venir à accorder, dans notre système d’offre et de demande, une réelle valeur à ce patrimoine immatériel, sur une base individuelle, même si je m’en sens clairement propriétaire. J’veux dire, on a de la difficulté à verser un juste prix à nos agriculteurs pour leurs denrées ben concrètes alors que la valeur est pourtant relativement facile à établir… Pis on a jamais vraiment réussi – dans la grande chaîne de valeur économique – à établir des tarifs justes pour rémunérer les créateurs, les inventeurs et les penseurs. Ça varie de la grande pauvreté pour un chorégraphe fabuleux ou un musicien virtuose, à la richesse démesurée des Kardashian dont j’arrive pas tout à fait à cerner le talent, sinon que celui de bien maîtriser les filtres Instagram et les implants fessiers.

Je sens intuitivement que le rapport est déséquilibré, entre l’individu qui se balade sur le net et crée de la valeur par ses gestes, pis les grandes entreprises qui engrangent des milliards ensuite en exploitant ces données pour nous vendre toutes sortes de choses et d’idées. Entreprises qui influencent – volontairement ou pas – notre santé et même notre vie démocratique, par leurs algorithmes et l’exploitation de nos données… obtenues gratuitement. Je perçois qu’on doit faire quelque chose, mais est-ce que les assortir d’un droit de propriété individuel monnayable par l’entremise d’un « flux continu de nanopaiements » est la réponse? Je suis pas convaincue, parce que ça vient avec un autre côté. Ce qu’avance le think tank Génération libre, dans sa proposition, et qui ne manquerait pas de se produire il me semble, c’est que si le citoyen avait un droit juridique de propriété : « Chacun pourrait ainsi vendre ses données aux plateformes, ou au contraire payer pour le service rendu et conserver ses données privées. ».

Faque moi, avec mes données d’une semaine valant 65 cents, combien je vais devoir payer pour la même semaine d’accès à Google, Facebook, Twitter, Youtube, Instagram et autres LinkedIn de ce monde? Est-ce qu’en s’intéressant à la valeur individuelle on va pas juste amplifier le déséquilibre dans le rapport économique entre les grands empires croqueurs de données et les citoyens?

Honnêtement, personne savait jusqu’à y’a quelques années que nos comportements et nos données pouvaient avoir une valeur pécuniaire aussi époustouflante et, contrairement au cacao, c’est pas une ressource naturelle limitée. Ça s’apparente plus à l’eau et l’air : des ressources relativement renouvelables, mais précieuses et à manipuler avec soin, qui sont utilisées par chacun et dont on a tous collectivement besoin, ce qui exige qu’on les protège. Est-ce qu’au lieu d’envisager un modèle de patrimonialité des données numériques assorties d’un droit de propriété individuelle, on devrait pas envisager que ça fasse partie de notre patrimoine collectif et qu’à ce titre, des redevances en argent, mais aussi des accès aux grandes bases de données, anonymisées (pour éviter les dérives potentielles), soient accordés à nos gouvernements et universités?

Puisqu’individuellement, ça vaut peu de chose, mais que réunies en tapon (le fameux « big data »), ça donne de précieuses informations – un peu comme le recensement – est-ce que c’est pas cette valeur-là qu’on devrait chercher à établir et à encadrer? Moi j’rêve plus de ça : un monde où les grands innovateurs pourraient continuer de se développer en se nourrissant de nos fragments numériques, tout en réinvestissant dans le collectif qui les alimente, non seulement grâce à de beaux gros chèques déposés dans la cagnotte étatique (ce qu’ils ne font pas en ce moment, n’étant pas soumis à notre régime fiscal très souvent), mais aussi en contribuant activement à la pérennité de nos communautés par le partage des grands ensembles de données. Imaginez les progrès qu’on pourrait faire, en matière de politiques publiques, recherche scientifique, santé et éducation si nos penseurs avaient sous la main les informations collectées par Google et Facebook, en même juste une année? Me semble que ça aurait à terme un bien plus grand impact sur nos vies individuelles qu’un

paiement de 65 cents par semaine, c’qui est même pas assez pour m’acheter une bonne barre de chocolat de toutes façons!

Références citées dans le texte

[1] http://www.lemonde.fr/economie/article/2018/02/01/le-temps-passe-sur-facebook-diminue-legerement_5250312_3234.html

[2] https://investor.fb.com/investor-news/press-release-details/2018/Facebook-Reports-Fourth-Quarter-and-Full-Year-2017-Results/default.aspx

Deux références pour poursuivre la réflexion (en plus des documents cités dans le texte)

    1. Should we treat data as labor? Moving beyond ‘free’
    2. Comprendre le règlement européen : Le règlement européen sur la protection des données personnelles sera applicable en mai 2018 dans tous les pays de l’Union Européenne.

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