Rendez-moi mon regard reposé!

Vous êtes plus auditeur que lecteur? Vous pouvez entendre la version narrée courte de ce billet d’humeur, légèrement modifiée, et en duo avec Sophie-Andrée Blondin, la merveilleuse animatrice du magazine Les Éclaireurspar ici sur le site de ICI Radio-Canada Première!

Des cernes et des poches à tout âge…

Déjà sur mes photos de bébé, on voit que j’ai des cernes et des poches sous les yeux. Ce n’est pas parce que j’étais une enfant battue, déprimée ou insomniaque. Les cernes et les poches sont héréditaires, ce sont les gènes de mes géniteurs qu’il faut blâmer! L’origine ethnique de mes ancêtres peut également avoir contribué à la pigmentation plus foncée de mes cernes (quoique ma généalogie officielle ne le révèle pas, un certain métissage n’est pas improbable…).

Source Giphy
Source Giphy

Il faut aussi rappeler que le cerne et la poche sont la conséquence de notre constitution générale d’humain : le besoin de mobilité de l’œil est grand, on cligne des yeux des milliers de fois par jour, et ceci n’est possible que grâce à la minceur et la légèreté de la peau qui les entoure, mais qui dit minceur dit fragilité, entre autres à la sécheresse.

Évidemment, il y a également des tonnes de facteurs « aggravants ». Les allergies peuvent amplifier l’enflure par le gonflement des vaisseaux sanguins, l’exposition au soleil peut accentuer la pigmentation foncée des cernes, l’alcool déshydrate et contribue à l’amincissement de la peau déjà fragile dans cette région, la fatigue rend le teint terne, le gras peut s’y accumuler, les troubles de la circulation autant que la pilule anticonceptionnelle peuvent jouer sur la dilatation des vaisseaux sanguins dans cette zone très vascularisée qu’est le dessous de l’œil. Enfin, le passage du temps module et affecte notre corps, son œuvre n’épargne pas notre regard.

Bref, ce qui est normal c’est d’avoir des cernes et des poches sous les yeux, à tout âge! En voici la preuve très scientifique : deux photos de moi, enfant et cernée…
Cernée, même sous l'arbre de Noël CCI20141010_0006 (2)

 

 

 

 

 

 

 

Oui, mais… j’haïs ça quand même les cernes et les poches!

On a beau savoir que c’est naturel, nous sommes nombreux à angoisser à ce sujet, autant quand on se regarde dans la glace, que lorsque notre regard se pose sur autrui. En 2006, plus de 50% des femmes identifiait le cerne foncé sous l’œil parmi leurs principales préoccupations esthétiques, dans un sondage réalisé auprès de 13 000 clientes de Clinique.

Faque. Nos ancêtres en pensaient quoi, eux?
(où l’art visuel à la rescousse)

Détail de la Maestà di Santa Trinita, tableau peint par Cimabue vers 1280

Pour déterminer si c’était un phénomène récent, je me suis tournée vers l’art visuel (toutes les raisons sont bonnes pour regarder des tableaux et des sculptures!). J’ai zyeuté des siècles de représentation de l’homme et de la femme. J’ai été surprise de remarquer que le cerne foncé sous l’œil et le gonflement de la paupière inférieure étaient la plupart du temps (y’a toujours des exceptions!) représentés dans l’art roman et l’art gothique. Les cernes de la Madone d’Ognissanti ou de celle de Santa Trinita rivalisent avec ceux de Richard II (le pauvre, ça n’a vraiment pas l’air d’être une bonne journée…) ou du Christ sur cette fresque presque bédéesque (vers 1123). Même les anges sont cernés sur certaines oeuvres!

Madame de Pompadour, par François Boucher [domaine public], via Wikimedia Commons

C’est à la Renaissance que je remarque que le dessous de l’œil de certaines dames se lisse et s’harmonise au reste du teint. Le portrait de la femme de l’aristocratie et de la noblesse révéle de moins en moins le sillon et le gonflement, à compter du 17e. Les roturières, par contre, continuent de les arborer… On trouve encore des images où tout le monde a des cernes, comme dans Dame au bain de François Clouet, mais plus on avance dans le temps, et plus on trouve des toiles comme cette Madame Henriette de France de Jean Marc Nattier ou le Portrait en pied de la Marquise de Pompadour d’où sont absentes toutes marques sous l’oeil. Était-ce le résultat de l’amélioration des conditions de vie des classes supérieures? De l’horaire moins touffu des privilégiées? En partie probablement…

Oeuvre de Jean-Antoine Houdon via Wikimedia Commons

Mais je remarque que les représentations visuelles des hommes ne sont que peu affectées, qu’ils soient roi, penseur, religieux ou simple ouvrier. Le buste de ce pauvre Voltaire réalisé par Jean-Antoine Houdon et le portrait du Cardinal Niccolò Albergatti peint par Jan Van Eyck en sont deux exemples. Les traces du temps qui passe, les marques des forces de la nature et du travail qui s’exercent sur le visage masculin perdurent longtemps dans la représentation visuelle.

C’était comment à l’époque de mes parents?

Les archives photographiques récentes sont aussi éloquentes : René Lévesque autant que Pierre Elliott Trudeau étaient cernés jusqu’en d’ssous des bras et on n’en faisait pas de cas. Mais les photos officielles de la Reine Élizabeth ou de Margaret Thatcher présentent un œil tout léger (pas parfait, mais on voit qu’une attention a été portée à cette zone). On dirait bien que pendant un certain temps, le cerne et la poche chez l’homme était le gage d’un engagement soutenu envers le travail et l’effort, alors que chez la femme « bibelot tragique », ces attributs attestaient négativement de son vieillissement et du déclin de sa réserve ovarienne.

Et maintenant… le grand écart.

Quand j’ai sondé les gens de mon entourage pour savoir ce qu’ils pensaient des cernes, beaucoup d’hommes et de femmes m’ont répondu que ça les préoccupait énormément. Oui bien sûr, le facteur esthétique était nommé, certaines n’ont pas envie d’avoir l’air d’une « vieille sorcière ». D’autres disaient que le cerne, c’était sexy, ça sous-entendait de folles nuits de plaisir!

Mais surtout, on s’inquiétait de l’écart entre « comment on se sent à l’intérieur » – jovial, jeune, reposé et en forme – et comment les autres interprètent nos cernes et poches. On pourrait résumer en disant que « c’est gossant de te faire dire que tu as l’air fatigué ou pas en forme, quand tu es reposée, que tu fais du jogging pis que tu te bourres de quinoa! ».

C’est que notre rapport au travail et à la fatigue semble s’être transformé… Avant, s’éreinter dans les champs autant que passer de longues nuits blanches à mener des tractations politiques étaient socialement valorisés. L’être parfait ne ménageait pas ses efforts et ne comptait pas ses heures. Mais notre le capital de sympathie collectif pour le bourreau de travail semble s’être désintégré : on le voit maintenant comme un « excessif », un « désorganisé ». On ne cesse de publier des recherches sur notre « supposé » déficit de sommeil contemporain – je rappelle au passage qu’une récente recherche a démontré que nos ancêtres dormaient moins que nous… mais bon. Ce qui est valorisé présentement, c’est le fameux équilibre travail-famille-hygiène-de-vie-parfaite, l’être supérieur est celui qui affiche les réalisations d’un chef d’entreprise avec la détente d’une comtesse, le corps d’un marathonien et le régime alimentaire d’une nutritionniste, et ça à tout âge…

L’idéal du regard reposé n’a plus de genre…

Ce n’est plus une affaire de beauté féminine. Les innombrables discussions sur les caractéristiques faciales de Donald Trump et Hillary Clinton nous montrent d’ailleurs qu’on tend vers la parité en la matière… Même ces messieurs doivent maintenant avoir l’air frais comme une rose! Et pour se faire, ils se crèment et se maquillent à nouveau! Ils l’ont déjà fait par le passé, maquillage tribal, poudre blanchissante, rouge aux joues, alouette, mais disons que pendant un certain temps, à part Boy George et Kiss (pis le Joker), on était moins habitué de voir nos hommes user de ces artifices. La grande nouveauté, c’est qu’on leur propose leurs produits propres, discours publicitaire pompeux à l’appui. Ils ont maintenant de petites crèmes censées « défatiguer » le contour de l’œil et réduire leurs sillons mauves-bleus-bruns, de petits bâtons à bille « anti-fatigue » à « effet glaçon immédiat » et un « fluide de camouflage couvrant léger 100% IN-DÉ-TEC-TA-BLE »  pour « illuminer » leur regard. Depuis 2012, les lancements de produits de soins et de beauté destinés aux hommes ont augmenté de 70% et ce secteur représente plus de 4 milliards de dollars par année aux États-Unis, alors qu’il se développe massivement en Chine et ailleurs. Ceci dit, tous les hommes ne se ruent pas au rayon cosmétique : selon un sondage réalisé en Australie récemment, un homme sur cinq se sert plutôt dans l’armoire de sa partenaire, ce qui nous coûterait en moyenne, mesdames, 300$ par année!

Bistouri, nous voici!

Les possibilités techniques offertes par la chirurgie plastique ont été utilisées par bien des femmes pour moduler leur regard. Et maintenant, les hommes s’y adonnent aussi. J’ai eu un assez grand choc en consultant les statistiques de l’American Society for Aesthetic Plastic Surgery (ASAPS). Le recours à la chirurgie plastique chez l’homme a explosé entre 1997 et 2015 de 273%. Au niveau du visage, entre 2010 et 2015, les « lifting » ont augmenté de 44%. La blépharoplastie, la procédure qui vise à rajeunir le regard, soit en remontant la paupière supérieure tombante, en sculptant la paupière inférieure pour faire disparaître les poches ou en retirant la graisse accumulée responsable de certains cernes, a augmenté chez les hommes de 34%.

Tout le monde ne se fait pas refaire le visage ou le regard, bien sûr, mais cette obsession du regard reposé se démocratise : on est de plus en plus nombreux à ne pas vouloir passer pour quelqu’un qui a une mauvaise hygiène de vie, chose ô combien non séduisante à notre époque! On se sent beaucoup plus en forme que ce dont on a l’air : on veut réconcilier la réalité intérieure et la réalité extérieure… L’amélioration des technologies de l’image nous influence aussi sûrement un peu : disons qu’entre apercevoir de temps en temps son reflet embrumé dans un vieux miroir et se voir sans arrêt dans une tonne d’autoportraits en HD avec nos yeux en gros plan, il y a un écart de réalité qui fait sursauter… et on ne peut pas toujours se photoshopper.

Immortalité, me voilà!

La mort...
La mort cernée…

Enfin, même si elles ont beaucoup à voir avec la génétique, ces marques sous nos yeux sont un rappel quotidien de notre plus grand défaut, notre caractère mortel. La mort, on n’aime pas ça. On la nie, on la fuit, on la cache et on l’ignore. Commerçants et chirurgiens du regard peuvent donc continuer de dormir en paix, la demande (et leurs profits) risque(nt) de continuer de croître, car s’il y a une chose à laquelle nous avons de moins en moins envie de nous confronter, hommes et femmes, c’est bien notre (insignifiante?) finitude.

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