Dors bien ma chérie…

Encore un samedi à courir, et pas à peu près. Mon amoureux qui repart dans 48 heures pour le continent africain, moi qui pars pour les Prairies, des tonnes de suivis à faire avant, l’anniversaire de mon papa et de sa douce, éparpillement géographique et multitasking garantis.

Ce n’est que vers 2 h du matin que j’ai réussi à prendre la route pour le chalet, pour rejoindre ma meute. J’avais parlé à mon chum, qui avait l’air ben déçu que je n’aie pas réussi à venir plus tôt, mais bon, on fait tous notre gros maximum hein.

La journée avait été bonne, j’avais tout fait ce qu’il y avait sur ma to-do-list. Tout. Quand je suis débarquée de l’auto au chalet, à 3 h 40 du matin, pis que tout de suite mon chum est apparu, avec Rimbaud au pas de course qui jappait, j’ai rouspété « ben voyons, t’avais pas à m’attendre, t’aurait dû te coucher ». Puis j’ai demandé « Est où ma fille? ».

« J’ai fait tout ce que j’ai pu. J’ai pas réussi à la sauver. »

Incompréhension totale.

Gel complet et entier.

Nausée.

Mon chum en miettes, le cœur dévasté.

L’automne clément, c’était pour elle, c’est certain. Pour qu’elle puisse nager plus longtemps, bondir comme une fusée dans les bois encore et encore, pour qu’elle puisse faire ce qu’elle aimait le plus au monde, jouer dans la forêt. Petite, elle dormait à la belle étoile avec mon chum, sans crainte aucune, au milieu des hurlements de loup. C’était un chien de bois et ça lui valait des visites chez le vétérinaire : elle a mangé une branche qui lui est passée bord en bord de la bouche, elle s’est battue avec un castor, elle s’est retrouvée avec des pics de porc-épic, elle s’est blessée aux griffes, au dos, à une hanche. Et ça n’allait pas la faire changer d’idée : la liberté et le bonheur, c’était dans les lacs et les bois. Suffisait d’ouvrir la porte pour qu’elle se lance, qu’elle revienne nous chercher avec des petits coups de nez, allez, viens, viens, on va s’amuser…

Alors hier, hop dans un étang, petite nage, puis sortie fulgurante et enjouée, bond magnifique par-dessus un tronc et atterrissage dans le boisé… sur un immense piège à castor, en fer.

Mon chum a tout fait. Tout ce qui était humainement possible. Et même plus. Hurler. Insérer des morceaux de bois pour que l’air passe pendant qu’il essayait comme un malade de défaire l’emprise du monstre de métal. Tirer, pousser, lui donner de l’air encore. Il a tout abandonné là, ses vêtements, son vélo, il a marché des km avec le chien et le piège sur son dos, il s’est rendu chez un voisin. À deux, ça a tout pris pour sortir sa petite tête de là. Elle avait déjà lâchée prise depuis un moment, il le savait. Virgule qui n’abandonnait jamais n’en pouvait plus. Mon chum l’a ramenée, l’a lavée, l’a mise dans sa couverture de transport – celle pour les jours de bouette intense – puis l’a mise à l’abri, et m’a attendue. Des heures.

« Est où ma Virgulette-cacahouète? »

« Elle est juste ici. Regarde, elle est toute propre. Je voulais pas qu’elle ait ses petites pattes plein de bouette. Je te jure que j’ai tout essayé. »

J’aurais hurlé ma vie. Mais c’était pas vrai. Elle allait se réveiller. Voyons. Je l’ai flattée. Je lui ai parlée. Allez on se fait une raison, on arrête ce petit jeu.

« T’es sûre qu’est morte? ».

Elle était toute froide et toute raide, mais non, non, elle pouvait pas être morte.

J’ai fait l’aller-retour je sais plus combien de fois entre le chalet et le chien. Puis on a dormi deux heures. On s’est levé, on est allé chercher le vélo, son collier, les vêtements, puis revoir l’étang. Y’avait un autre piège armé, dans l’eau. Je hurlais dès que Rimbaud s’éloignait d’un millimètre « ici Rimbaud, au pied ».

On a choisi un endroit au soleil dans notre forêt. Là où elle adorait jouer et mettre son museau dans le vent. On a creusé un trou, j’ai déposé au fond sa « pilule » – un affreux coussin bleu horriblement sale qu’elle traînait partout -, mon chum l’a transportée encore une fois à bout de bras, l’a mise dedans avec sa couverture, j’ai ajouté des roches de l’étang où elle s’est baignée hier, mon chéri a mis son collier avec sa médaille « mais pas dans ton cou parce que maintenant t’es complètement libre ». Rimbaud a apporté une toute petite branche, on l’a ajoutée. Là Rimbaud a compris – il la cherchait depuis hier – il a délicatement descendu son museau et l’a touchée. Mon chum a dû l’enlever avant que ça dégénère et moi je me suis mise à l’enterrer. On a mis plein de pierres avec de la mousse par-dessus la terre, pour que ça fasse une petite stèle. On a planté des fougères tout près. On est partis.

Tout de suite, j’ai voulu y retourner, avec de la lavande et du thym, qu’on a cultivés ensemble.

Je sais que pour certains, c’est juste un chien. Pour nous, c’est Virgule. Une Schnauzer fabuleuse, dotée d’une intelligence rare. Notre fille, on l’appelait comme ça. Elle rythmait notre quotidien. C’était la complice inséparable de mon chum : quand elle a mangé une de mes plantes, il a fait disparaître les traces et m’a menti pour pas que je la dispute! C’était ma confidente : quand je ne voulais plus sortir de mon lit, elle me donnait d’immenses câlins ainsi que des petits coups de pattes et de nez, pour que j’émerge de ma noirceur. C’était la demi-sœur de Rimbaud, mais ça ne l’impressionnait guère : elle avait tenté de l’allaiter pendant deux semaines, c’est vous dire comme elle se croyait responsable de lui!

Virgule, c’était celle qui nous rendait souvent plus humain.
Dors bien ma chérie…

[m.a.j.] Quelques photos de bons moments de sa vie sont rassemblées dans cet album FB de mon chum ou dans cet autre sur mon FB

[m.a.j. 2] En Europe, la signalisation des zones de piégeage est obligatoire. Nous faisons présentement de la recherche et ferons sûrement une démarche formelle pour qu’il en soit ainsi ici. Virgule n’est pas la première à périr de cette façon, et ce piège en bordure de sentier aurait pu blesser gravement un enfant ou un randonneur…

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20 commentaires sur “Dors bien ma chérie…

  1. Tellement beau ton texte Véro….si triste sa mort soudaine mais tu ressorts si bien comment elle aimait cet emplacement…et ton chum, ça dû être si difficile la voir souffrir en essayant de la décoincer….nous avons notre proper Schnauzer miniature blanc…Bailey….elle est une amour que j’adore tant! Encore une fois, tellement désolée pour votre perte….Un animal qui est dans notre vie, c’est extrêmement douloureux quand ils nous quittent….Bon courage!

    Maryse

  2. Elle laisse en effet un grand trou. Sportive, elle m’accompagnait à la course, en vélo, en kayak, la nage dans le lac, ski de fond, raquette. Infatigable, rapide, aventurière, toujours en avant des autres, pour avoir plus de temps pour inspecter les bois, courir lièvres, perdrix, etc. Toujours très attentive, décode très bien le non-verbal et nos états d’âme, hyper colleuse (on l’appelait chien velcro), délicate, persévérante, patiente, courageuse (ne s’en ai jamais laissé imposé par plus gros qu’elle) étaient quelques unes de ses qualités. Unique, boule de chaleur et d’amour. Me manque beaucoup.

  3. Je n’ai pas de mots pour vous dire combien je suis triste. Véro ton texte m’a fait pleuré, I’ll est si beau.
    Elle ira rejoindre Rosalie pour jouer avec elle j’en suis sure. Rosalie sera d’ailleurs contente de la voir. Elle est au près de Master dans les champs vert et auprés de Tasha.
    Bon courage à vous deux. André je te souhaite sincèrement que les images horribles disparraissent pour laisser place qu,aux bons souvenirs.
    Nathalie qui vous supporte totalement dans cet épouvantable épreuve.
    XXX

    1. Merci Nathalie… Tu as été si généreuse avec elle et tu lui as donné bcp de plaisir quand tu l’as accueillie avec son frère sur ta ferme, où elle a pu faire son petit boss-des-bécosses! xoxoxox

  4. wow! quel texte,ca c’est du vero.bon courage ds cette epreuve.vero,desolle de n’avoir su trouver les bon mots j’ai prefere m’abstennir,merci de ta comprehens
    affectueusement Francois xxxx

    1. Merci beaucoup Isabelle! En effet, mon quotidien se faisait en symbiose avec le sien. Elle croyait vraiment être la cheffe de la maison… et je dois bien me rendre à l’évidence, elle l’était!

  5. Un courant m’a traversé le corps lorsque j’ai lu ton récit. André l’a aidé au cours de ses derniers moments,par ailleurs elle voulait continuer à s’amuser et profiter de sa liberté.

    Félicitations pour ton beau texte, je vous souhaite beaucoup de bonheur, je vais garder
    un très bon souvenir de Virgule, elle était attachante.
    Grosses bises… Francine Cliche

    1. Merci beaucoup Francine! André a effectivement été fabuleux avec Virgule, autant dans ses activités sportives régulières, ses séances de collage-serré-serré sur le sofa que pendant ses derniers moments. Nous essayons très fort de nous habituer à vivre avec elle dans notre coeur seulement… xox

  6. Véro, C’est quand j’ai vu sa photo que les larmes ont monté. Quel bel animal. Je ne connais pas bien l’univers des chiens mais saches que ton texte m’a fait prendre conscience de l’amour, la joie et la tendresse que ces animaux peuvent nous procurer… Merci. Ha, si je n’étais pas allergique… J’irais en chercher un tout de suite en son honneur…! Bon courage.

    1. Merci beaucoup Isabelle! Si tu l’as aimée en photo, je ne peux pas imaginer ce que ça aurait été en personne: Virgule t’aurait conquise, elle réussissait avec tout le monde! C’est effectivement de joie et de tendresse qu’elle nous a comblés entre autres. Pour les « sans-enfant » que nous sommes André et moi, disons que les liens tissés avec nos bébés poilus sont de nature intense… :)

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