Deux femmes parmi tant d’autres…

Au Burkina Faso, si tu vis en milieu rural et que tu deviens comédienne de théâtre, c’est vraiment le déshonneur pour ta famille. Et la minute que tu tombes enceinte ou que tu te maries (car oui, y’a plein de bébés nés hors mariage au sens où nous l’entendons ici), c’est fini le niaisage, tu ne joues plus. Les femmes sont donc rares à « embrasser » les arts de la scène (c’est un peu mieux vu de faire du cinéma… j’ai dit un peu, là hein!). Alors quand j’ai rencontré des étudiants en théâtre et que j’y ai connu une demoiselle, je me suis demandé ce qu’elle faisait là, comment elle allait s’en sortir, pourquoi elle ne devenait pas médecin ou professeur de littérature à la limite.

Elle, toute douce et presque effacée, s’en faisait beaucoup moins que moi. Certes, la plus grande difficulté de ses années de formation à l’école de théâtre se résume à la réaction de sa famille, m’a-t-elle dit devant ses collègues masculins, qui eux me parlaient de diction et de technique. Ses parents mentent tout simplement sur ses études en prétendant qu’elle est en cinéma, a-t-elle ajouté, tout sourire. Et puis quand elle voudra se marier, probablement avec un homme de la ville, elle inclura une clause dans son contrat de mariage pour pouvoir continuer à jouer. C’est simple non? Euh. Non. Franchement ça me travaille le cerveau, quand je me retrouve devant une jeune femme pas impressionnée du tout de choisir un métier honni, mal payé, qui réduit le bassin des conjoints potentiels à son minimum, dans un pays où la grande majorité des gens vit avec moins de 2 $ par jour et où tu as besoin d’un maximum de solidarité pour survivre. Et j’ai un petit peu honte de mes valses-hésitations et de mes « j’ai peur d’être pauvre ».

On s’imagine bien que les femmes metteurs en scène et les auteurs de théâtre sont encore plus rares au Burkina que les comédiennes. J’ai eu la chance d’en rencontrer une en juillet dernier. Et pas n’importe laquelle : Amina Sophie Heidi Kam, une poétesse et dramaturge, qui est venue entre autres au Festival de poésie de Trois-Rivières au Canada. Une femme qui se faufile sur sa mobylette en plein Ouagadougou pour faire le tour des librairies, y déposer ses publications en concession (si elle était une auteure française, la librairie achèterait ses livres… mais comme c’est une burkinabèe, pas question…), livres dont elle a payé l’impression de sa poche. Une femme qui revendique le droit d’une Africaine de rêver de prendre des vacances à Paris. Une femme qui vend ses œuvres copie par copie. Une femme qui dit que l’Afrique n’est pas pauvre, mais plutôt qu’elle souffre de la pauvreté éthique d’une certaine classe dirigeante. Une femme qui assume. Une femme brillante et libre qui m’a fait rire par son franc parler. Une femme qui s’intéresse vraiment à l’humain.

En cette Journée mondiale de la femme, je choisis donc de saluer le courage de ces deux femmes et de celles qui font leur chemin, en dehors des sentiers battus. J’en profite aussi pour souligner l’importance de celles qui luttent de l’intérieur. Et pour remercier les nombreux complices masculins. Je fais le vœu, cette année encore, que l’humain triomphe sur le genre et la bêtise. Parce que pour moi, la femme peut être victime de bien des choses, mais elle n’est pas une victime au sens définitif du terme. Et l’homme, s’il peut agir en bourreau, n’en est pas un. C’est dans leur solidarité seulement que je vois une possible égalité de genre. Et moi l’athée, j’ai la foi en ça ben ben insistante.

p.s. : n’allez pas croire que je vois la vie en rose, que je ne saisis pas la violence de l’homme, la souffrance de la femme, etc. etc.. J’ai vu, j’ai vécu un brin et je les croise assez régulièrement, à Hochelag comme ailleurs. Mais je m’accroche aux valeurs qui m’ont été transmises et que je crois encore tout à fait pertinentes. Celles qui me disent que la généralisation et la gendérisation (oui monsieur!) à outrance mènent à la bêtise et nous empêchent d’avancer collectivement et individuellement.

 

À Zanré, mon ami Amidou m'a fait rencontrer un groupe de femmes qu'il parraine. Leur demande no 1? "Apprends à nos filles à compter".

 

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6 commentaires sur “Deux femmes parmi tant d’autres…

  1. l’Afrique n’est pas pauvre, elle est volée et violée. les dictateurs d’opérette ne sont que les représentants des affameurs tels que le FMI et les grandes corporations. Il faut particulièrement pointer les minières canadiennes qui font vraiment un sale boulot là-bas.

  2. La plupart de tes sujets que tu as vues durant ton voyage traitent de situations qui affectent la situation culturelle et la situation des femmes au Bukina Faso, pays que tu as souvent visitée! Heureusement que tu as envoyé ce mot à la journée pile: La journée internationale de la femme! Historiquement, ça fait 100 ans que les femmes québécoises se battent pour leur place, leur demandes pour le respect de leur situation! Si ça pouvait être la même chose chez eux, tu serais en quelque sorte leur salvatrice! Les artistes féminines africaines méritent d’être reconnues, n’est-ce pas? Encouragez-les lorsque vous serez là-bas!!!

  3. Salut Véronick;
    Bel hommage pour ces femmes qui se battent au quotidien et dans des conditions difficiles pour avoir le droit et la liberté de pratiquer un art qu’elles aiment. Ces deux cas sont emblématiques. Pour complément d’information, Sophie Heidi Kam poursuit avec beaucoup de succès son travail d’écrivaine et la jeune demoiselle de l’école de théâtre vient de boucler brillamment sa formation au CFRAV. Les femmes se battent pour se créer des espaces de liberté et elles font des avancées significatives. Cela fait grandement plaisir et nous motive à les accompagner dans leur légitime combat.

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