Être ou devenir?

À l’école secondaire, mon professeur de géographie, un dur à cuire qui terrorisait les étudiants par ses exigences académiques et ses réparties cinglantes, m’a un jour dit que je ne serais jamais satisfaite dans la vie. Et il n’avait pas tort. Il avait remarqué qu’à la base, je suis comme ça. Exigeante. Rarement satisfaite. Souvent déçue. Toujours à la recherche de mieux. De plus intense. De plus, de plus, de plus.

Son commentaire aurait pu me fâcher. En fait, il m’a souvent aidée. Chaque fois que mon petit penchant bohème me suggérait de tout balancer pour aller voir ailleurs si c’était mieux, j’entendais mon prof et l’orgueil faisait le reste du boulot. Je ne voulais pas être ça, l’éternelle insatisfaite incapable de tenir en place, la nomade qui quitte le bateau, la lâche qui se pousse pour trouver mieux. 

J’ai travaillé fort, je me suis construit une vie qui correspondait aux idéaux de plusieurs – avec la grosse job, les responsabilités, le salaire en conséquence, le loft dans le Vieux-Montréal, les voyages, et tout le tralala —, même si les voix dans ma tête se plaignaient constamment. Pour les faire taire, je me répétais que je n’étais rien d’autre qu’une petite fille gâtée jamais contente et que plusieurs feraient des pieds et des mains pour avoir ma vie. Je me suis habituée à vivre toujours insatisfaite. C’était normal, c’était moi. Crispée, tendue, mais vaillante, appliquée, responsable, impliquée.

Puis un jour, je me suis retrouvée devant la petite boîte contenant les cendres de Gisèle, ma maman de cœur, qui en plus d’élever ses quatre enfants, nous a accueillis et chouchoutés, mon frère et moi. Et j’ai eu la chienne. La chienne d’être en train de tout bousiller. Je devais prendre la parole à l’enterrement, au nom de la famille, et décrire cette femme qui a été mon modèle féminin. Je réalisais qu’en fin de compte, ce qu’il reste de nous se résume à peu de choses, mais à beaucoup de souvenirs, de sensations et d’émotions. J’étais là devant une église pleine à craquer, avec des gens debout tellement c’était bondé. Je parlais de son authenticité, de sa générosité, de ses valeurs bien ancrées, alors que moi, je vivais en décalage. Et tout à coup, j’ai réalisé que la petite fille gâtée c’était celle que j’étais devenue, celle qui n’avait pas le courage d’assumer qui elle était vraiment. J’ai senti qu’à force de faire ce qu’il fallait faire, je faisais exactement le contraire. Et que je devenais un monstre.

J’ai peu à peu – lentement, voire très lentement – laissé aller mes acquis pour tendre vers une nouvelle vie plus cohérente. Bye bye le loft et le quartier. Puis le salaire en partie, le titre ensuite et le job finalement. Parallèlement, j’ai entrepris de reconstruire autrement. Avec un vieux triplex en ruines dans un quartier non moins amoché. La carrière dans le domaine rêvé, avec en prime la précarité. Mon entourage, dont je redoutais le jugement, m’a appuyée du début à la fin. Et de près et de loin, on m’a dit que j’étais plus agréable, rayonnante, transformée.

Qu’on me comprenne bien : je reprendrais le loft et le matériel anytime, mais pas s’il me fallait de nouveau me lever chaque matin pour faire un travail dans lequel je ne trouve aucun sens, un boulot qui me prend 80 heures par semaine, dans un environnement où tout ce que je suis est à restreindre. Un cadre où être créatif est un défaut, où aimer l’action représente un facteur de risque, où la perception prime sur la performance.  Et qu’on ne se méprenne pas : j’utilise à peu près les mêmes compétences dans ma nouvelle vie, j’ai souvent les mêmes comportements, mais je le fais en harmonie avec qui je suis, du moins de plus en plus.

En pensant à tout ça ce matin, je me suis mise à pleurer comme un bébé. Plus moyen de m’arrêter. Je sais qu’il est trop tard, mais je voudrais que Gisèle soit là. Qu’elle voit que j’ai compris, du moins en partie. Qu’elle voit que je suis en train de devenir une femme digne de ce qu’elle m’a enseigné, que j’ai encore et toujours la chienne, mais que je ne baisse pas les bras et que j’assume. Que je m’assume. Je voudrais qu’elle sache qu’elle ne m’a pas aimée en vain.

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7 commentaires sur “Être ou devenir?

  1. Merci beaucoup Véronick de ce billet. Tu as tout dit et bien. Ta plume est enveloppante.
    J’ai repensé à ma mère qui est décédée il y a deux ans (j’y pense beaucoup), mais j’ai surtout revu la petite boîte… Ton billet m’a permis de me ressaisir en cette période de changement dans ma vie. Heureusement que des amis ont RT ton billet. Ton billet donne encore plus de sens à tes Tweets tout à fait déconcertants par moment :-)mais je comprends maintenant qu’ils sont tellement toi !
    Merci encore!

  2. Chère Véro. Tes écrits sur Esquille ne cesseront pas de m’émouvoir, tant par ce qu’ils nous disent des parcelles de ta vie que tu partages avec nous, que par ce qu’ils ont d’universel quand on pense aux questionnements, doutes, désirs, ambitions, craintes, et autres sentiments humains que tu nous exposes et qui occupent un si grand espace de nos monologues intérieurs.

    Ce soutien que tu dis avoir obtenu de tes proches, je ne suis pas surpris qu’ils te l’aient accordé. J’ai eu l’occasion de te connaître un peu dans cet ancien cadre de vie où l’horizon est contraint par les parois trop nombreuses des « cubicules »; et un peu plus dans cette nouvelle existence que tu t’es courageusement offert. En ce qui me concerne, dans l’un et l’autre univers, tu as toujours été source d’inspiration, et si ton univers intérieur de l’époque des cravatés te causait des dilemnes d’intégrité personnelle, pour nous qui te cotoyions, tu faisais déjà preuve d’une grande volonté d’intégrité… et de créativité.

    Il y a certainement quelque chose de bien égoïste dans toute cette démarche. Quelque chose de profondément ancré dans le désir d’être bien et de te réaliser. C’est déjà un objectif ambitieux que nous sommes bien nombreux sur cette terre à avoir du mal à poursuivre avec courage et ténacité, en assumant toutes les conséquences de choisir d’être soi-même. Mais ce qui m’impressionne chez toi, c’est que j’estime qu’à travers cette démarche personnelle, tu n’as cessé d’être d’une grande générosité auprès des tiens, et même auprès d’étrangers que bien d’autres cherchent et réussissent à ignorer, à mépriser, ou à éviter. Tu es généreuse de ta personne, de ton temps, de ton énergie, de ta passion, de ta créativité, de tes « contacts », de ta folie, de ta raison, et j’en passe… bref, tu es telle, que nous sommes bien nombreux à chérir les moments que la vie nous offre en ta compagnie.

    À preuve de ta générosité, ce blogue, dans lequel tu nous expose tes idées, tes sentiments, tes processus créatifs, tes voyages, et quoi encore. À travers tes écrits, on se sent interpellé, bouleversé, déstabilisé, amusé. C’est une bien généreuse contribution à nous faire sentir en vie. En ce qui me concerne, une bien généreuse façon de me bousculer, de me rappeler que la vie est belle – ce qui ne veut pas dire toujours facile – mais belle de mille et un instants d’humanité, de communion avec la nature, d’élan créatifs, et qu’il m’appartient de saisir le quotidien, et – si le coeur m’en dis – de choisir les horizons sur lesquels mettre le cap.

    En conclusion, j’espère que tu as pu ressentir, à travers cette peine que Gisèle n’y sois pas (du moins physiquement)pour apprécier tes choix et leurs résultats, j’espère que tu as pu ressentir, disais-je, que derrière cette montée d’émotion ce trouvait sans doute aussi la fierté d’y être parvenue, et la joie de te savoir sur une route qui est véritablement tienne.

    Merci Véro. J’ai bien hâte de te voir.

    Martin :-)

  3. Quel beau témoignage Véronick ! Ça doit être ça le charisme que tu dégages: tu es bien dans ta peau et as failli passer à côté de toi-même !
    Je ne t’ai pas connue avant mais il me semble que je t’aurais moins aimée que la nouvelle Véronick !
    « Ton histoire est une épopée… »! ;-)

  4. Ce que tu avais entrepris est enfin terminée et tu as su ce que tu es vraiment, en plus de l’assumer! Il est évident que le fait de perdre sa maman n’est pas trop facile à garder avec soi! Je comprends que tu aies peur toute ta vie mais tu sais, les peurs sert à provoquer de nouveaux défis et tu as réalisée les rêves les plus chers! Sois fort, une combattante et tu dois continuer à réver! Il est possible qu’on se revoit mais garde la tête haute et continue à entreprendre tes objectifs!

    XXXX

    Alex

  5. C’est con, c’est bête, mais souvent on se rend compte de l’héritage des gens qu’on aime une fois qu’ils ne sont plus là. Tu le dis toi-même, il a fallu l’électrochoc de sa mort pour que tu reviennes vers ce que Gisèle t’a transmis, même si ça t’habitait en permanence… Je ne l’ai évidemment pas connue, mais si elle était aussi extraordinaire et généreuse que tu le racontes, je suis sûre qu’elle voyait que les graines qu’elle avait plantées en toi mûrissaient et finiraient par éclore.

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