Passionnés cherchent formation en comptabilité (ouin, je sais, bizarre!)

De bon matin, sur la route en direction de Banfora, où je vais rencontrer des gens qui font du théâtre forum (j’ai échangé par courriel avec le responsable, grâce à un contact Twitter qui a servi d’intermédiaire – merci Youssef!), la radio confirme la mort de Michel Germaneau.  Cet humanitaire français de 78 ans se consacrait à aider les enfants du Niger; Al Qaïda en revendique l’exécution.  Je suis de cette école qui cherche toujours à comprendre la violence en analysant la souffrance qui la nourrit; mais je n’y arrive pas tout le temps et là j’ai juste envie de nous traiter de cons (tous, moi y compris!).  Le Niger, déjà d’une grande pauvreté, s’est asséché et crève de faim; cette mort ne va certainement pas aider le travail dans les zones du Nord déjà fortement déconseillées aux ONG.  Le paysage de plus en plus vert est néanmoins magnifique. 

C'est une vraie photo, je le jure!

 

Ce que font les gens du théâtre forum, c’est justement accompagner des changements de comportements dans leurs communautés.  Ils provoquent des dialogues dans la campagne profonde autant qu’en ville.  Ici, c’est une minorité qui a un accès régulier à la télévision et à l’internet; la radio et les comédiens portent les messages transformant les communautés burkinabès.  Pendant mon séjour, j’ai eu des échanges avec des gens qui ne savaient que quelques mots de français, mais quand mes mimiques arrivaient à exprimer « théâtre », on me répondait « oui! SIDA! Excision ». Cet art vivant (au diable les arts de la scène, on joue sur la terre battue…) porte des messages. 

C’est au Mc Donald de Banfora que je retrouve Bertin Traoré et Drissa Diabaté. Clarifions tout de suite les choses : le géant du hamburger n’a pas de pied-à-terre au Burkina; le Mc Donald de Banfora est un maquis dont le nom réfère au canard de la bande dessinée de Disney. Et Ronald détonnerait dans le décor où le batik règne (et où des Québécois ont planté leur drapeau). 

Mc Donald de Banfora!

 

La rencontre fort agréable me permet de constater encore une fois à quel point ils sont convaincus et un peu fous les artisans burkinabès du théâtre forum.  Ils pondent des pièces sur commande pour des ONG sur les thèmes les plus divers et difficiles : VIH, scolarisation des filles, violence faite aux femmes, planning familial, excision, trafic d’enfants, paludisme et toute une série d’enjeux de santé. Ils font ça pour un cachet qui ne permet pas de vivre, alors ils répètent et créent le soir.  Ils font face à un important taux de roulement chez les interprètes féminines: ils les recrutent et forment mais, dans la grande majorité des cas, elles cessent de jouer quelques années – ou mois! – plus tard, dès qu’elles deviennent maman (en dehors de Ouaga, le papa, qu’il soit le mari officiel ou pas, ne permettra pas à la mère de son enfant de jouer; elle doit plutôt se consacrer à subvenir aux besoins de l’enfant… une petite pièce de sensibilisation sur le sujet me travaille l’esprit d’ailleurs!). 

Bertin imite le blanc de mémoire d'une comédienne quand elle joue en français plutôt qu'en dioula et je suis tordue

 

Mais les deux co-dirigeants de la troupe Badouga (« bénédiction des femmes ») qui œuvre dans le giron de l’Association Munyu (« tolérance, patience et don de soi ») depuis 2006 ne semblent pas prêts d’abandonner.  Ils ont joué dans plus de 200 villages depuis que Eve Marie Bourque, une Québécoise, est venue les aider à fonder la troupe (elle les a aussi formés en impro).  Ils ont fait jusqu’à 34 sorties en un mois!  Ils ont connu leurs employeurs par le biais du théâtre, alors ils obtiennent des horaires aménagés quand ils doivent s’absenter pour jouer. Ils veulent préparer la relève.  Parlent avec enthousiasme du comité de contenu de cinq personnes qui appuie la création et la mise en scène.  Ils ne perdent pas espoir de recruter d’autres comédiennes et d’en avoir peut-être une qui reviendra, malgré son statut de maman.  Mais surtout, ils voient des changements dans les comportements, en quelques années seulement.  Pas sans heurts, certes : Drissa qui joue le persécuteur raconte que des spectateurs le haranguent et que d’autres veulent le battre!  Et Bertin me fait bien rigoler quand il extrapole sur une éventuelle pièce sur la corruption : il badine en disant que certains dirigeants se reconnaissant seront tentés de payer pour que la pièce soit amputée! 

Bien des campagnes de toutes sortes et heureusement, de plus en plus de résultats

 

Le schéma des pièces – jouées souvent ici en dioula – est semblable à ce que j’ai vu à Pô et au Théâtre de l’Espoir de Ouaga.  Salutations en chanson, fiction à partir d’un canevas et de quelques improvisations, puis débat auquel le public participe, en investissant l’espace de jeu.  Le théâtre forum inspiré par l’école de Prosper Kompaoré et que l’Atelier du théâtre burkinabè continue de développer.  Les textes sont dans la tête des comédiens pour la plupart et s’il faut remplacer un membre de l’équipe, on lui transmet oralement ce qu’il a à dire. 

Comme Oxfam-Québec est un des partenaires de la troupe, des stagiaires québécois viennent à Banfora régulièrement… Et la dynamique inverse s’est réalisée il y a quelques semaines : Bertin a passé près de trois mois au Québec, ce qui lui a donné accès à des nouvelles expériences et connaissances.  C’est génial d’entendre sa perspective de chez nous; autant on sent qu’il a trippé en visitant les studios de Radio-Canada, autant on voit que CIBL, où il passait plus de temps, était important pour ce qu’il voulait développer. Il ne s’en cache pas, il recommande pour les stages futurs moins de visites touristiques et plus de temps pour les apprentissages concrets que les participants peuvent rapporter dans leurs communautés…  

Il a de très bons mots sur le Québec, mais il nuance et signale qu’il y a des trucs qu’il préfère chez lui, qu’on a nos problèmes nous aussi.  La vision idéaliste du monde des Blancs où tout est fantastique ne tient pas la route, dit-il. « Vous ne vous parlez pas » (et là rigolade générale sur l’imitation des Montréalais cachés derrière leur journal dans le métro!).  « Vous ne connaissez pas vos voisins » (Sidiki s’en étonne et dit qu’il faut connaître ses voisins à 1km à la ronde, sinon, ça va pas!). « Vous devez payer très cher pour vous loger tout seul » (la famille ne vous loge pas?!?).  « C’était la première fois que je voyais un Blanc quêter de l’argent dans la rue. J’ai donné 5$ à une jeune fille qui n’avait rien à manger ». Et puis les problèmes de drogue. Mais par contre, le Balattou et sa mixité, il a adoré et il repart… 

Discussion sous le drapeau du Québec...

 

Quand on lui demande ce dont l’équipe a le plus besoin pour poursuivre son travail à Banfora et dans les centaines de village où la Troupe Badouga se promène, il revient à la charge : on a besoin de formation.  Formation en jeu, formation en écriture.  Et Drissa ajoute : en comptabilité aussi!  Alors avis aux intéressés : y’a ici des gens très dynamiques qui ont la crédibilité nécessaire pour faire une différence… si ça vous dit de leur refiler des connaissances complémentaires, venez donc passer un peu de temps à Banfora.  Tout le monde vous saluera et saura votre nom en moins de 24heures, y’a un McDonald où vous pourrez diversifier votre système immunitaire et le cybercentre est très bien, je m’y suis fait des amis très forts en grimaces… 

J'ai pas fait beaucoup de courriels au cybercentre, mais je me suis bien amusée!

 

Faut que je file vers Gaoua, la route à faire est encore longue pour arriver avant la noirceur, mais ce crochet de quelques heures m’a enchanté. La prochaine fois, je reste plus longtemps, promis! 

p.s.: merci beaucoup à Bertin et Drissa d’avoir pris le temps de me rencontrer… 

Paysage typique, à quelques kilomètres à peine de Banfora
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3 commentaires sur “Passionnés cherchent formation en comptabilité (ouin, je sais, bizarre!)

  1. Drissa et Berthin! Que de beaux moments passés en leur compagnie!

    C’est quand même tellement incroyable comme cheminement!
    Véronick lance un appel sur twitter, je le vois par hasard, la réfère à mes amis et anciens collègues burkinabés, et quelques semaines plus tard, je le vois arrivée au Burkina Faso où j’étais un an plus tôt!

    Incroyable.

  2. Quelle aventure !
    Ils sont tellement beaux et belles les enfants burkinabès !
    Je suis très content qu’un Québécoise ait contribué au développement de leur théâtre !

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