Refaire sa vie à Yagma

Après la rencontre avec les gens de la troupe Sono à Pô, Sidiki me propose de rencontrer le comédien Hyppolite Ouangrawa, tout en ajoutant qu’il est très populaire en Afrique. Je ne sais pas alors à quel point il dit vrai. On se présente le lendemain dans la cour du Théâtre de l’Espoir et je suis accueillie par un grand homme à la voix de théâtre bien posée. Hyppolite Ouangrawa, dit l’Âne (Mba Bouanga), règne sur une grande cour, un espace de représentation et un long bâtiment qui abrite salles de répétition et bureaux.     

Le théâtre de l'Espoir

 

Il me reçoit dans son bureau, répond à toutes mes questions et j’apprends qu’il est passé par l’UQAM! Son assistant et lui me montrent des coupures de presse récentes. Il me parle de son équipe : 36 comédiens qui partent en motocyclette ou en mini-fourgonnette et jouent des centaines de représentations de théâtre forum par année, en mooré et en français, et sur une panoplie de thèmes inimaginables, en ville autant que dans les régions reculées du Burkina! Il me refile une copie d’une pièce qu’il vient d’écrire sur les… poteaux électriques! C’est que l’arrivée de l’électricité dans plusieurs localités occasionne des électrocutions, enfants comme vieillards ne connaissant pas les risques d’électrocution. Il me fait faire le tour des lieux, on rigole bien, la visite se prolonge au-delà de ce qui était prévu, il me joue même un extrait sur la scène de son théâtre.     

Hyppolite Ouangrawa qui continue de se dévouer pour les siens, par engagement

 

Il m’explique qu’il est un enfant de la rue, qu’il s’est fait lui-même, qu’il a monté cette compagnie pour rendre la pareille aux siens, pour en aider d’autres à jouer (et à en vivre). Il grappille les sous à gauche et à droite, utilise ses propres revenus souvent pour son Théâtre de l’Espoir. Il a plein de projets d’agrandissement et d’amélioration de ses installations. Il a la flamme et une belle folie… Et il m’invite à suivre son équipe le lendemain sur le terrain pour voir une pièce de théâtre sur les expatriés me dit-il…     

Un extrait juste pour moi!

 

***********     

La pluie n’a cessé de tomber alors je suis persuadée que la représentation en plein air n’aura pas lieu, mais Sidiki vient me chercher et me dit que ça tient toujours… Nous passons au Théâtre de l’Espoir chercher un membre de l’équipe pour nous guider vers Yagma qui se trouve à 15 km environ à l’extérieur de la ville.  Je n’ai vraiment aucune idée de ce qui m’attend alors.  Je ne sais pas qu’à Yagma, on a installé une partie des 150 000 sinistrés des inondations du 1er septembre 2009, que l’État leur a donné une parcelle de terrain, un peu de nourriture, des sous et des coupons pour une demi-tonne de ciment et 15 tôles pour repartir en neuf.  Que des ONG ont fourni des tentes temporaires et qu’ils sont encore nombreux à vivre dans ces installations de fortune un an plus tard, alors que la pluie recommence.  Que des hommes font la file près des gendarmes pendant 24h, au gros soleil, en espérant qu’un chargement de ciment arrive et qu’ils puissent échanger un coupon contre une poche.     

Le "nouveau quartier" de Yagma, où se trouvent des milliers de réfugiés

 

Routes non pavées, pas de canaux d’évacuation des eaux, des tentes et des cases en construction à perte de vue.  Puis un grand terrain vague, avec des centaines de personnes qui se rassemblent devant une scène minimaliste. Un écran noir, 4 micros, des hauts-parleurs qui diffusent de la musique et une génératrice pour alimenter tout ça.  Nous sommes une heure en retard (car on s’est égaré!), mais le spectacle n’est pas commencé, le public continue d’arriver à pied de partout dans les champs et les comédiens que je salue me rassurent, Hyppolite n’est pas encore là.  Je me mêle à la foule, mais je n’ai aucune chance de m’y fondre.  Une aînée vient vers moi pour me souhaiter la bonne arrivée, alors je suis rapidement intégrée.     

Scène au milieu d'un champ

 

Une voiture apparaît au loin et la foule – particulièrement les enfants – se met à hurler.  Je ne comprends pas tout de suite… C’est que Mba Bouanga est une vedette adulée et il arrive!  Il ne perd pas de temps, descend de voiture, prend le micro et réchauffe la foule, puis me repère, explique – en mooré alors je ne comprends pas un mot! – qui je suis, que nous avons étudié à la même école, que je viens les soutenir dans leurs difficultés et me fait venir devant pour prendre la parole! Qu’est-ce qu’on dit à des centaines de familles qui ont tout perdu, qui luttent contre tous les éléments possibles pour survivre? Je suis déstabilisée devant eux, alors je les remercie de m’accueillir chez eux et leur souhaite la santé, Hyppolite traduit et la foule hurle de joie et applaudit… Je me sens terriblement impuissante et inadéquate.     

Émue et déstabilisée, aux côtés de M. Ouangrawa

 

Je retourne dans la foule pour voir la représentation et me retrouve avec les hommes, qui ne s’en formalisent pas le moins du monde.  Les comédiens jouent d’abord de courtes scènes et figent, entre ensuite Mba Bouanga en narrateur qui expose le sujet de la pièce, puis toute l’équipe entonne une chanson et la fiction se déploie.  C’est une structure assez classique de théâtre forum.  La foule rigole et hurle, les enfants miment ce que font les comédiens.  Sidiki me traduit des petits bouts et par moment je ris à gorge déployée car le jeu très physique est amplement éloquent!     

Comédiens en pleine action

 

Et de quoi parlent-ils là au milieu de ce camp de réfugiés? De la bonne gestion du ciment.  Certains sinistrés revendent leurs poches de ciment au lieu de s’en servir pour se construire une maison.  Leurs raisons sont diverses : certains veulent nourrir leurs familles et prennent ce raccourci; d’autres croient qu’une construction en terre rouge traditionnelle fera l’affaire (mais ça ne résiste pas bien aux pluies, car le savoir s’est perdu); les motifs varient beaucoup.  Alors la pièce met en scène une femme qui a rigoureusement géré son ciment et dont la famille est maintenant en bien meilleure position que celles de deux autres hommes qui ont vendu leur ciment l’un pour s’acheter une moto, l’autre pour consommer dolo et autres trucs de tous les jours.     

Une partie de la foule

 

À la fin de la représentation, Mba Bouanga demande au public si quelqu’un veut intervenir.  Un homme vient sur la scène, prend le micro et argumente avec le personnage s’étant acheté une moto.  La foule se bidonne quand il lui demande « Quand il pleuvra, tu vas coucher où? Sous ta moto peut-être? ». Lorsque l’homme a terminé de s’entretenir avec le personnage, on lui remet un petit cadeau pour le remercier d’avoir participé au débat.  Une femme sort du public et vient elle aussi parler à un personnage.  Hyppolite me fait signe de m’approcher, je traverse la scène : en tant qu’invitée, il veut que je remette un cadeau à la dame.  C’est ainsi que je lui donne une barre de savon et des lingettes, pour saluer sa participation.     

Les enfants écoutent, imitent, intègrent les messages

 

Mba Bouanga résume ce qui vient d’être dit, tout le monde applaudit et on se met à démonter la scène temporaire.  Les enfants courent vers lui pour serrer sa main – ils sont partout et l’entourent; je m’approche pour le féliciter, mais ils font une association directe et je deviens, bien temporairement, une vedette!  On me sert la main, on veut que je touche à son bébé… Même pour quitter le lieu, quelqu’un a dû s’en mêler pour qu’on puisse éventuellement fermer la portière!      

Un homme très populaire!

 

Une semaine plus tard, ma tête est encore pleine de ces sourires, ma peau se souvient de toutes ces petites mains… À chaque pluie, je pense à eux et à la boue qui envahit tout.     

Merci à M. Ouangrawa et à toute l’équipe du Théâtre de l’Espoir, de m’avoir invitée, mais surtout de poursuivre leur travail inlassablement.  Chapeau aussi aux Nations Unies qui ont déclaré hier que l’accès à l’eau potable et à des installations sanitaires de base étaient des droits de l’homme; encore près de 900 millions de  personnes n’ont pas accès à une telle eau et 2 milliards de personnes sont sans sanitaires de base. 

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4 commentaires sur “Refaire sa vie à Yagma

  1. Wow ! Vraiment très intéressant ! Merci de partager ton expérience! Sais-tu s’il existe encore des programmes pour aller faire du théâtre en Afrique avec des troupes locales ? Je sais que carrefour canadien international l’offrait…
    Bon continuité!

    1. Bonjour Karine!
      Je pense effectivement que plusieurs organismes québécois et canadiens utilisent le théâtre pour la diffusion de leurs messages et qu’ils travaillent en faisant collaborer des stagiaires de chez nous, avec les troupes locales. Il y a des organismes comme Oxfam-Québec et le Centre de solidarité internationale du Saguenay-Lac-Saint-Jean (le lien est dans mon texte « Excision, SIDA et théâtre au bout du monde ») qui le font, et probablement plusieurs autres. Au fond, si tu trouves un organisme qui oeuvre au Burkina en sensibilisation, tu es presque certaine de trouver un organisme qui utilise le « théâtre forum ». À bientôt!

  2. Vero! D’un voyageur a un autre, merci de me faire vivre l’aventure, le partage, la force de caractere des africains et leur generosite absolu a travers tes mots! Je te lis passionnement! Xxx

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