Excision, SIDA et théâtre au bout du monde

Partis de bon matin, nous roulons en direction Sud, l’objectif étant de se rendre à Pô et ensuite à Tiebele.  Si la distance qui nous sépare de ces villes n’est pas immense, la route à franchir est pleine de défis : véhicules en panne, familles en déplacement dans des charrettes, camionnettes surchargées agrémentées de poules fraîchement tuées pendues par les pattes, ornières immenses, bétail qui traverse à tout moment, vélos et mobylettes de tous côtés… 

Bétail traversant la route

 

Je l’ai déjà évoqué, les conditions de vie en région rurales au Burkina Faso sont dures.  Je ne m’y habitue pas. Pas d’eau, pas d’électricité, oubliez internet, accès difficile aux livres, taux d’alphabétisation trop faibles, dégradation de l’environnement, exploitation des richesses naturelles par les pays étrangers, pressions sociales très fortes, particulièrement sur les filles et les femmes.   

Camion renversé au milieu d'une route en construction

 

 Le paysage demeure majestueux, avec ses grands baobabs, les champs qui s’étirent, les petites cases de terre et de paille. 

C'est beau!

 

Voyant quelques antennes de télévision, sans panneaux d’électricité solaire, je m’interroge et c’est Sidiki qui m’explique qu’on utilise des batteries automobiles pour accéder aux images de la télé d’État et parfois d’ailleurs. 

Petites filles au puits

 

Arrivés à Pô, nous appelons Nassioro Bansé, le responsable de la Troupe Sono, qui fait dans la région du théâtre d’intervention, pour le compte de plusieurs ONG comme l’Unicef et des organisations québécoises dont le Centre de solidarité internationale du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  M. Bansé qui n’a jamais entendu parler de moi accepte de me rencontrer et me donne rendez-vous au Bar Pyramide, que les gendarmes ont la gentillesse de nous indiquer.  

Le Bar Pyramide à Pô

 

On s’installe en terrasse et je me commande une bière, oubliant un tantinet où je me trouve.  Quand quelques minutes plus tard je me retrouve seule à boire ma grosse bière au goulot, devant mes trois amis attablés devant leur coca-cola, je me bidonne un peu.  Mais j’assume… 

M. Bansé, M. Palenfo et bibi au Bar Pyramide

 

Accompagné du secrétaire de la troupe, Martin Palenfo, M. Bansé qui a étudié le théâtre à Ouaga, combine sa pratique théâtrale à un emploi, les possibilités étant ici assez limitées.  Heureusement, son employeur adapte son horaire: il a même pu être libéré un mois pour jouer en France! Il m’explique que ses comédiens et lui se produisent dans une douzaine de villages par année.  Ils utilisent la radio pour informer les populations rurales de leur arrivée prochaine.  Une fois sur place, armés d’une génératrice, de haut-parleurs et parfois d’un petit projecteur, ils s’installent dans un endroit désigné par le chef des lieux, avec qui ils se sont entendus d’avance.  Ils mettent de la musique du terroir, pour signaler leur présence.  « Dès que les gens entendent de la musique diffusée, ils savent qu’il se passe quelque chose; encore plus si de la lumière jaillit dans un champ, en pleine noirceur! Alors, ils viennent à nous…», me dit Bansé.  

Femme et son bébé au travail dans un champ

 

Les pièces de la Troupe Sono sont financées par des ONG et ont pour but de sensibiliser les gens à des enjeux importants.  L’équipe crée donc collectivement ses spectacles et les met rarement par écrit, sauf si le bailleur de fonds l’exige. Autrement, c’est grâce à des improvisations qu’ils développent oralement leurs prestations, préférablement dans les langues locales.  Un début en force, une bonne dose d’humour, beaucoup de scènes physiques, pour un spectacle de 30 à 45 minutes.  Puis, un débat avec le public, qui dure parfois plus longtemps que le spectacle.  Point important : la Troupe informe toujours le public de l’identité du groupe qui les envoie porter ce message, une transparence importante pour leur crédibilité.  Des intervenants prennent parfois la parole pour renforcer le message, en fin de prestation.  Toujours, avant que le public quitte, les acteurs résument la pièce et les messages-clés, une approche donc très axée sur la pédagogie. 

Les thèmes abordés par leurs pièces varient: gestion des ordures, planning familial, SIDA, question du mariage civil. Après 15 ans d’existence, ils peuvent voir les résultats de leurs efforts.  Un exemple concret : la vie en concubinage qui prive les épouses de leurs rares droits.  Si monsieur décède et que madame n’est pas sa partenaire légalement, elle peut tout perdre, même le toit et la terre qu’elle aura défrichée, l’héritage revenant de droit à la famille du défunt.  Mais se marier coûtant des sous, les gens sont réfractaires.  Grâce aux efforts de sensibilisation et à une solution économique – l’organisation de mariages collectifs regroupant jusqu’à 50 couples – de plus en plus de gens légalisent leur union. 

Jeune fille et ses ânes

 

J’ai demandé à Bansé qu’elle avait été la pièce la plus marquante pour lui.  Il m’a raconté combien l’équipe avait été bouleversée au moment d’une pièce sur l’excision à l’issue de laquelle des femmes avaient témoigné devant tout leur village des souffrances endurées.  Jusqu’aux dignitaires politiques qui pleuraient…  Je lui ai aussi demandé s’il arrivait que les gens soient fâchés: très souvent, m’a-t-il confirmé, un spectateur engueule un personnage parce qu’il n’est pas d’accord avec lui ou parce qu’il se sent visé!  « On n’a encore jamais essayé de nous battre, par contre », complète-t-il, tout fier! 

Partout on voit de petites mosquées

 

Comme Bansé me disait qu’il n’y avait aucune censure, j’ai décidé de mettre sur la table un sujet extrêmement tabou ici : l’homosexualité.  Le fossé d’incompréhension m’a semblé infranchissable pour le moment, mais le débat s’est déroulé dans la bonne humeur.  Et ils ont bien ri quand je leur ai dit que je reviendrais avec une pièce de théâtre pour les sensibiliser : ils m’ont dit à la blague que je me ferais expulser du pays! 

Jeunes enfants dans une charrette

 

Au moment de repartir, nous avons échangé nos coordonnées électroniques.  Comme il n’y a aucune connexion  internet dans leur région – vous avez bien lu, pas d’internet dans la capitale de la province du Nahouri! – ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient y accéder que lorsqu’ils voyagent vers la capitale du pays.  Le courrier papier est donc plus rapide, même quand il vient du Canada! 

La route en terre rouge vers Tiebele

 

Sidiki et moi étions prêts à reprendre la route, pour nous diriger vers Tiebele avec comme seules infos mon Petit futé, mais M.Bansé nous a donné les coordonnées d’un ami pour qu’on nous accueille là-bas sans nous assaillir (je ne savais pas à ce moment-là ce qu’il voulait dire!).  Ces renseignements nous auront été d’une utilité innommable… je vous raconterai! 

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3 commentaires sur “Excision, SIDA et théâtre au bout du monde

  1. Bonjour Véro !
    Toujours aussi intéressant.
    J’ai envoyé une lettre à mon ami, celui dont je t’ai donné le nom, il y a 4 mois et elle n’est toujours pas arrivée !
    J’espère toujours qu’elle lui parvienne. Il m’a dit que le courrier est très irrégulier !
    Très important ce théâtre socio-culturel. C’est une formule gagnante ici aussi !
    J’attends ta prochaine « relation » avec plaisir !
    bisous ! xxx

  2. Très intéressant!

    Je suis contente de voir que le théâtre d’intervention a ses entrées un peu partout… même si là-bas, c’est plus improvisé!

    Le débat sur l’homosexualité devait être assez spécial en effet car le chemin à parcourir là-bas doit être plus grand qu’ici… quoique cela dépend toujours à qui l’on s’adresse.

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