Bienvenue à la Cour du Roi de Tiébélé; 45 ans, 12 épouses et 36 enfants!

Après la rencontre avec mes collègues de la troupe Sono à Pô, nous reprenons la route en direction de la frontière du Ghana, pour visiter Tiébélé, où vivent les Kasséna dans des habitations traditionnelles.  Ce village est réputé pour sa Cour royale qu’on peut visiter, alors qu’un Roi tribal y habite toujours.
Reflet dans le miroir, sur la route de Tiébélé

 

Sidiki n’ayant aucun contact sur place, nous avons décidé de nous rendre au casse-croûte Titanic et de demander à voir M. Pascal, l’ami référé par M. Bansé à Pô.  Ce dernier nous a dit que nous serions assaillis en entrant dans le village : c’est exactement ça qui se produit!  Nous avons des gens qui nous suivent en bicyclette et à pied et qui nous proposent  leurs services d’accompagnateurs!  

Même les biquettes nous accueillent à Tiébélé!

 

Mon préceux chauffeur nous amène au casse-croûte dans le rond-point, où la femme de M. Pascal met tout simplement son jeune garçon Christophe dans notre voiture et nous dit qu’il nous amènera jusqu’à son père.  Quel dépaysement… vous imaginez une maman chez nous qui confierait son jeune fils à deux étrangers en disant allez hop, prenez mon plus jeune, il vous guidera jusqu’à mon mari ?  Nous repartons avec Christophe qui nous donne de sommaires instructions et qui me sollicite une seule petite chose : « Madame, est-ce que je peux regarder votre livre? ».  Je lui prête mon Petit futé sur son pays, croyant qu’il le feuillettera pour les images.  Et bien non, ce petit bonhomme d’une douzaine d’années se met à lire la section « Les plus du Burkina Faso ».  De temps en temps, on lui demande « c’est tout droit? » ou « c’est bientôt? » et il nous grommelle un oui, tout en souriant.  

Christophe, un jeune homme qui aime l'école et la lecture!

 

Nous sommes finalement arrivés à l’Auberge de la Tranquillité, sur la route de Zabré, assez à l’écart du village.  M. Pascal, le papa, se repose à l’ombre d’un arbre.  Au même moment, des Américains du Catholic Relief Services arrivent pour livrer une génératrice, M. Pascal participant à un projet de développement de la culture des tomates. Pendant que Sidiki parlemente avec ce dernier, je fais connaissance avec les coopérants dont l’organisation œuvre au Burkina depuis 40 ans.  Christophe me fait ensuite faire le tour de l’auberge, composée de petites cases traditionnelles; nous montons même sur le toit pour observer le magnifique paysage et Christophe est un vrai gentleman, prenant mon cahier pour me faciliter la descente.  À l’intérieur, j’ai été étonnée de voir que ces cases rudimentaires au toit de chaume offrent une bonne protection contre la chaleur, grâce à un système d’aération (qui laisse cependant passer les moustiques; ici, le moustiquaire imprégné de chasse-moustiques est essentiel).  

Sur le toit d'une case, avec Christophe

 

Nous sommes repartis de l’Auberge avec M. Pascal et son fils, en direction du village, où il nous a menés jusqu’à Mathieu, jeune frère du Roi tribal, pour que nous puissions visiter la Cour en compétente compagnie.  Le coût minime d’entrée acquitté, nous nous approchons d’un bâtiment qui ne paie pas de mine et qui sert encore aujourd’hui de tribunal tribal.  Il semblerait d’ailleurs que la gendarmerie et le pouvoir tribal collabore ici sans difficultés; même chose du côté politique : le maire n’entreprend rien sans l’appui du Roi…  

Le tribunal, c'est ici!

 

Mathieu nous explique qu’il ne faut pas marcher sur certaines pierres, fort usées, qui sont en fait les sièges réservés aux chefs des villages sous la gouverne du Roi, pour les assemblées mensuelles.  Puis, nous franchissons l’enceinte de terre et nous nous retrouvons dans un labyrinthe de cases de trois formes: rondes – où vivent les hommes célibataires –, rectangulaires – réservées aux couples –, et en forme de 8 – pour les aînés et les enfants.   

La Cour royale, plus de 150 cases

 

Vous avez bien lu : les enfants ne vivent jamais avec leurs parents! Dès l’accouchement, la maman remet son bébé aux grands-parents.  Elle vient quotidiennement l’allaiter, aussi souvent que requis, mais jamais elle ne l’amènera dans sa maison.  Un couple ne vivra donc avec des enfants que quand il deviendra… grands-parents!  

Un labyrinthe dont je ne saurais sortir seule!

 

Nous visitons justement la case d’une aînée et de ses six petits-enfants : pour y entrer, il faut passer dans un trou tout petit, environ deux pieds (60 cm), un peu comme si on entrait dans un igloo!  C’est d’ailleurs le sentiment que j’ai eu pendant tout le temps où j’ai visité cette case de trois pièces: Iqaluit version africaine!  D’abord, la première pièce sert de salon; on y étend des nattes pour recevoir les gens.  Mathieu nous explique qu’une case sans chauve-souris est réputée habitée de mauvais esprits; il est donc très fier de nous dire qu’au-dessus de nos têtes sont perchées ces joyeuses petites bêtes mangeuses de moustiques.  Gooood (gulp)…  

Mathieu devant la porte séparant le salon de la chambre - baissez la tête et rampez pour passer!

 

On se glisse dans la chambre, la seconde pièce, par une autre petite ouverture (bonjour les contorsions!) : on trouve là un lit, la collection de céramiques de la grand-mère (qui indique sa richesse et qu’on cassera à son décès), des nattes mortuaires (les femmes les tissent d’avance), un moulin de pierre pour moudre les grains et un grenier à céréales.   

Collection de céramiques de la grand-mère

 

Diverses surfaces pour moudre divers grains

 

Selon la tradition, les femmes n’ont pas le droit de regarder dans le grenier à céréales de leur mari, car le voyant presque vide, elles pourraient décider de retourner dans leur famille pour éviter la famine (et rentrer chez ses parents, ici ça ne passe pas le test, surtout si l’homme a fini de payer la dot liée à son épouse).  Mais justement, une grand-maman a le droit d’avoir son propre grenier à céréales; comme ça, si sa petite-fille revient, elle pourra la nourrir (jusqu’à ce que se règle le différend matrimonial, et je vous le dis tout de suite mesdames, le monsieur a de très bonnes chances de gagner la négociation, mais pas sans avoir eu un peu honte…).  

Grenier à céréales d'un homme

 

Dans la troisième pièce de la maison de l’aînée, on trouve la cuisine d’hiver qui ne sert qu’en juillet-août, la popotte se faisant dehors le reste de l’année.  Il s’agit d’une installation assez rudimentaire pour faire cuire des denrées et pour fumer la viande, avec trou d’aération au plafond, pouvant être bouché par des céramiques en cas de pluie.  Dans cette pièce qui sent le feu, on a l’impression d’être au fond d’une caverne; claustrophobes s’abstenir, surtout que pour ressortir, il faut repasser par les trois petites portes!  Puis, on nous sollicite une pièce pour la grand-maman…  

  

La cuisinière d'intérieur chez les Kasséna

 

Perchée sur le toit d’une case rectangulaire, je peux saisir l’ampleur de cette ville si bien cachée derrière son enceinte : ici vivent 400 personnes réparties dans environ 150 cases, sans électricité, sans eau courante.  Le roi, qui n’a que 45 ans, a douze femmes et déjà 36 enfants (et il n’a pas fini de se reproduire!).  Mathieu, qui vit dans cette Cour, m’explique qu’en 2000, ils étaient 600, mais que plusieurs décident de quitter pour vivre dans des cases individuelles.  Il me signale également que les mariages sont interdits au sein de la Cour, pour éviter les unions consanguines; il faut donc aller se chercher une épouse à l’extérieur et la convaincre de venir s’installer avec la belle-famille; il paraît que certains ont même réussi à ramener des Européennes.  

Trop de proximité pour la princesse que je suis, je l'avoue...

 

Mathieu souligne que l’arrivée de l’électricité dans la région – ça fait un an seulement que l’électricité se rend dans cette portion de la province – a « défiguré » le village, qui se trouve maintenant éclairé ici et là le soir.  Heureusement, selon lui, ce confort moderne demeure strictement interdit à la Cour royale.  Sidiki ayant beaucoup de difficulté à croire qu’un si jeune Roi peut vivre sans télévision et sans internet, il cuisine notre jeune guide jusqu’à ce qu’il avoue que le Roi a effectivement des panneaux solaires pour la télévision, mais que pour le moment, internet ne se rend pas.  

Le cimetière selon la tradition animiste

 

Nous marchons entre les cases, dans de petits sentiers sans nom, et nous admirons les motifs décorés par les femmes sur l’extérieur des cases, soit selon la méthode traditionnelle (en rouge) ou de manière plus contemporaine (avec du goudron).   

Motifs selon la méthode traditionnelle

 

À gauche, une approche contemporaine pour la décoration extérieure

 

Au moment de sortir de la Cour, nous sommes assaillis par plusieurs personnes.  Ici un vieillard aveugle et son petit-fils qui réclament des sous pour une association locale pour les personnes handicapées; là des jeunes pour un projet de sensibilisation au sida; deux autres jeunes qui veulent me vendre un beau livret souvenir sur la Cour, fait par le gouvernement; puis sept ou huit marchands avec leurs bijoux et leurs masques.  

C’est l’heure d’une dure leçon de négociation : je voulais un masque, mais Sidiki – qui est un entrepreneur à Ouagadougou quand il n’est pas pris pour me suivre partout! – trouve que c’est vraiment trop cher.  Le vendeur veut 12 500 FCFA.  Sidiki en propose en mon nom 5 000.  Il me demande s’il me plaît et je réponds d’un « oui » enthousiaste (erreur, mon professeur de négociation me dira plus tard dans l’auto que je dois faire comme s’il me plaisait à demi…).  Sidiki et le vendeur marchandent, mais comme ce dernier ne veut pas descendre plus bas, nous quittons et d’un très bon pas!  En marchant, je fais le deuil de mon masque…  

Mon coach en négociations, Sidiki; je suis une piètre élève!

 

Arrivés à l’auto, alors que je referme la portière, le vendeur qui nous a suivis fait une nouvelle offre à 7 000 FCFA: Sidiki me regarde, j’opine, il accepte et dit au jeune homme d’aller chercher le masque, fait signe à Mathieu notre guide d’embarquer et nous quittons en voiture… mais sans mon masque.  Euh… je ne comprends pas ce qui se passe!  Sidiki me dit que nous attirons trop de vendeurs et que le jeune nous retrouvera à l’extérieur du village s’il veut vraiment faire une vente.  Nous roulons, nous roulons et puis tout à coup, arrive en vélo le vendeur et mon masque, que je prends sur le champ, mais sans payer car le jeune homme n’a pas de monnaie! Ça ne l’inquiète pas, Sidiki lui ayant dit que je donnerai à Mathieu un pourboire et en même temps la somme pour le masque.  Fin de la transaction. Ouf!  

Mon fameux masque: le maître de la maison, avec le lézard qui représente l'architecte

 

Après avoir déposé Mathieu au rond-point et salué une dernière fois Christophe – qui est très déçu que je ne reste pas à dormir à l’auberge de son papa – j’ai droit à une leçon claire de Sidiki : ici au Burkina, on aime négocier!  Il faut que tu offres le tiers de ce qu’on te demande et tu ne devrais pas payer beaucoup plus que la moitié.  Tu ne dois pas montrer que tu veux trop un objet et si le vendeur ne descend pas son prix, tu t’en vas.  S’il ne te suit pas et que tu veux vraiment un objet, tu retournes et tu ajoutes un tout petit peu plus, mais là il saura que tu le veux vraiment, et ce sera plus difficile. Par contre, s’il veut vraiment vendre, c’est lui qui te suivra et te fera une meilleure offre.  

On the road again...

 

Nous reprenons la route vers Ouagadougou et malheureusement, le ciel s’assombrit.  Il ne faut pas que la pluie se mette de la partie, car nous sommes derrière la « barrière » de pluie, endroit où l’on ferme la route.  Sidiki roule à vive allure pour ce type de piste ; il faut aussi rentrer en ville avant la noirceur.  Il me dit que cette route est réputée pour ses bandits (c’est l’fun!) et que la conduite de nuit est dangereuse à cause des ornières et des camions.  Tout le long de la route, comme toujours, on me salue à qui mieux-mieux et les enfants hurlent en envoyant la main. Nous nous arrêtons une seule fois, pour acheter des pommes de terre et j’essaie justement de parler avec des enfants qui vendent des légumes, mais la langue est un obstacle; je sors un petit croissant de mes réserves et tout à coup, on se comprend tout à fait et on rigole…  

Jeunes garçons qui ramènent leur troupeau

 

On voit ça et là qu’il a goutté – qu’il a plu, en patois burkinabè – et les camions en panne sont légion… On arrive finalement à Ouaga à la tombée du jour.  Épuisée, et gagnée par une jolie petite allergie cutanée, je me couche et dors, comme une reine, pendant les quatorze heures qui suivent!  

Pour en savoir plus sur les Kassena, vous pouvez visiter : http://www.kassena.gov.bf/  

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7 commentaires sur “Bienvenue à la Cour du Roi de Tiébélé; 45 ans, 12 épouses et 36 enfants!

  1. Quelle bonne conteuse tu es !
    Je suis accro là !
    Je trouve tellement belles ces cases aux formes arrondies ! Et les couleurs et dessins alors ! C’est comme sorti de l’histoire ancienne !
    Mais je serais incapable d’entrer. Juste ta description me fait frémir de peur de rester coincé !
    Bonne suite de séjour et j’attends sagement l’étape suivante ! :)
    J.R.

  2. Voilà ! Je suis à jour, mais j’avais tout un rattrapage à faire ce matin. Quand je vérifie mes courriels en arrivant au boulot, j’ai un grand sourire quand je constate que tu n’es pas en ligne. Je sais alors que tu explores des lieux que mon imaginaire ne peut sans doute pas concevoir sans idées préconçues et que je pourrai bientôt lire ce que tu auras à nous raconter. C’est génial !

  3. Que de belles histoires tu nous contes Véronick! J’aurais voulu te voir en présence du roi de cette contrée, discutant de tel sujets! Continue à nous informer de ton voyage!

    Au plaisir comme tu conclus tes messages!

    Le Tigre, qui t’admire! XXXX

  4. Les photos sont vraiment chouettes. Que de sourires contagieux sur ces beaux visages! Et que dire des cases et de l’ornementation qui les enjolive, c’est la première fois que j’en vois de ce type.

    Tes carnets de voyage en temps réel sont d’une richesse exceptionnelle. Merci!

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