Il vaut mieux avoir de la poussière aux pieds qu’aux fesses

Le titre est un dicton que m’a dit le guide, en association à l’oeuvre « L’empreinte de pas » de Romain W. Nikiema, un sculpteur burkinabè; la photo de cette oeuvre se trouve dans mon billet précédent.

Comme tous les matins, je suis en retard.  Sidiki doit venir me chercher à 8h… et je m’extirpe du lit à 7h45, vraiment!  J’ai une bonne excuse (mouais) : la nature m’empêche de dormir!  C’est que les grands vents projettent des fruits sur le toit de tôle, puis quand la pluie se met de la partie, on dirait des tambours! Mais ce qui est bien, c’est que Sidiki a vite compris et il arrive toujours un peu plus tard que prévu, alors il n’attend pas trop!

Sidiki, un homme très patient!

J’enfile un café filtre – je prendrai mon petit-dej plus tard –, me ramasse des bananes pour la route et hop on part vers l’Est, en direction de Laongo, à une trentaine de kilomètres de Ouagadougou.

Premier contact avec le Burkina rural.  Ici, les cellules familiales ceinturent leurs maisons regroupées d’un mur de briques de terre.  Pas d’électricité, pas d’eau courante. Pas de service de prélèvement des ordures.  Des bassins creusés pour tenter de retenir un peu d’eau quand la pluie se décide.  Chèvres et bœufs qui traversent la rue quand ça leur plaît. Faire 30 km, ça prend un certain temps… D’immenses arbres dont des baobabs se détachent de la terre rouge.

La cellule familiale ici se regroupe physiquement
Bassin de rétention d’eau

Sur la route, c’est aussi l’occasion de voir des véhicules dans tous leurs états.  Ici, la panne est courante et les fusées de signalisation pour avertir les conducteurs approchant sont des branches : naïvement, j’ai d’abord cru que ces voitures avaient frappé des arbres! On voit également les fameux transports en commun, ces camionnettes souvent surchargées de gens et de biens, sur les toits desquelles se tient en équilibre un homme, l’apprenti, dont l’emploi est de hisser et descendre motocyclettes et paquets.  Je ne comprends toujours pas comment ils font pour rester là assis ou couchés, sur un véhicule en mouvement : j’aurais tellement la trouille!

Quel équilibriste!
Scène récurrente: une maman à vélo, avec son bébé et des commerces au bord de la route

Arrivés à Laongo, nous sommes accueillis par Issaka Tapsoba, un jeune homme que le propriétaire du lieu avait choisi pour me guider, compte tenu de sa connaissance approfondie du lieu.  Et je n’ai pas été déçue : il faut qu’il écrive un livre, il sait tant de choses!

Issaka Tapsoba, notre guide à Laongo

Sur le site de Laongo, on trouve naturellement de gros blocs de granit parmi la végétation.  Des artistes ont proposé d’exploiter ce magnifique endroit en y tenant un Symposium international  de sculpture sur granit et l’événement a débuté en 1989.  Les aléas économiques et politiques n’ont pas permis qu’il ait lieu tous les deux ans, mais il résiste très bien au passage du temps et la prochaine édition – la dixième – devrait se tenir en janvier-février 2012.  Les artistes invités logent sur le site doté de petits bungalows et où l’on trouve également une buvette.

Entrée du site de granit

On trouve à Laongo des œuvres de plusieurs dizaines de sculpteurs burkinabès et d’ailleurs dans le monde.  Le Canada y a été représenté quelques fois, dont à la première édition, par Jacques Bénard dont j’ai pu voir l’œuvre « Intégration » : un immense bloc de granit transformé en globe terrestre, avec quatre visages représentant les peuples de la planète qui tentent de se comprendre, mais n’y parviennent pas.  Malheureusement, je ne connais pas ce sculpteur et le cyberespace ne me révèle rien à son sujet…

« Intégration », de Jacques Bénard du Canada

Ayant été présent à chaque édition du Symposium depuis sa création, Issaka est en mesure d’expliquer le contexte de création de chaque œuvre, sa signification et souvent, de compléter avec des éléments humoristiques ou philosophiques.  Il m’a même sorti du Sartre pour me résumer une œuvre algérienne : « L’enfer, c’est les autres ».  À la demande d’un créateur, il nous dit d’apprécier une œuvre sans explication, mais on voit qu’il aimerait bien nous en révéler le secret!

On se montre d’abord sous notre plus beau jour…
Puis on se révèle sous notre vrai jour, avec des défauts – une oeuvre à deux faces de Jacques Versani

La visite de l’endroit se fait toujours avec un guide (pour une somme d’à peine plus de 6$ (2500FCFA), qu’on complète à la fin par un pourboire (5000 FCFA)).  Il n’y a pas vraiment de signalisation, sinon quelques plaques de bronze de temps en temps pour identifier le sculpteur, son pays d’origine et le nom de l’œuvre.  Et comme il s’agit d’installations, les informations complémentaires fournies oralement nous permettent de tenir compte des éléments environnants l’œuvre, telles les ombres, les arbres, etc.

Le cri, de Hadji Bachir de l’Algérie – moitié dictateur, moitie peuple

La sensualité de certaines œuvres, pourtant produites avec un matériau brut (peu de sculpteurs choisissent de polir leur granit) surprend.  Torse d’homme, buste de femmes, euh, wow!

Le torse, de Tanguy Boisson, de la France
Le drapé, de Paul Marandon, de la France
Une oeuvre de Jean-Luc Bambara, sculpteur burkinabè

Dans un registre très contemporain, l’artiste algérien Hadji Bachir intègre de l’acier et du bronze à ses œuvres (un atelier est à la disposition des artistes, directement sur le site, pour le travail de bronzier); j’aurais bien aimé rapporté l’une de ces œuvres, mais bon, c’est un tantinet lourd un bloc de granit!

L’âne, de Hadji Bachir – « La charge qu’on impose à l’âne, on la portera dans le futur »

Les thèmes récurrents des œuvres sont ceux des relations : entre les peuples, au sein de la société, de la famille, du couple.  La condition de la femme est également le sujet de plusieurs œuvres.  Une certaine nostalgie ressort des propos des artistes masculins sur cette question… Et qu’on me comprenne bien : je ne dis pas que leur traitement de la question soit rétrograde; simplement, ils questionnent certaines transformations.  Par exemple, dans une des ethnies burkinabès, les femmes mariées se perçaient la lèvre et lorsqu’elles étaient très fâchées contre leur époux, elles y passaient un bâtonnet.  L’homme savait alors que sa femme boudait et que la question devrait être réglée par la tenue d’un conseil de famille (ce qui le rendait particulièrement obéissant parait-il).  Issaka nous a dit, à Sidiki et moi, qu’aujourd’hui, une femme qui ferait ça risquait plutôt de se retrouver… sans mari (il y aurait plus de femmes que d’hommes au Burkina).

Femme et son fardeau de Deniker Beerbohm des Pays-Bas (nom et origines incertains)

Plusieurs autres œuvres se concentrent sur la célébration de la force des femmes, de leur résilience, de leur solidarité. D’ailleurs, Issaka nous a bien fait rire avec ses dictons sur les femmes du genre « La femme suit l’homme… où elle le conduit! » et « Il porte la culotte, elle choisit la couleur »…

Sculpture de femme, que la termitière est en train d’envahir…

Tout au long du parcours, il nous a également torturés avec ses devinettes; son but était de nous sensibiliser au fait que nous ne sommes pas toujours à l’écoute, ni des autres, ni de notre environnement. La réponse à ses devinettes se trouvait souvent dans quelque chose qu’il nous avait dit quelques moments auparavant et il voulait nous démontrer ainsi qu’on pouvait améliorer la qualité de notre écoute.  Je vous quitte donc avec l’une de ces énigmes, dont la réponse se trouve dans ce texte : « Je suis un prisonnier.  Plus il y a de gardes et plus je m’échappe.  Qui suis-je? ».  Souffrez bien!

p.s. : proposez-moi vos réponses dans la zone des commentaires… j’ai hâte de vous lire!

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11 commentaires sur “Il vaut mieux avoir de la poussière aux pieds qu’aux fesses

  1. Je t’ai pourtant relu deux fois et je ne trouve pas :(
    De toutes façons j’ai adoré vous suivre dans votre visite. Les photos des sculptures sont superbes et plusieurs sculptures aussi !
    C’est mon billet préféré au Burkina !
    Merci ! Moi qui ai préparé un #jeudiConfession sur le sujet des voyages, tu m’en bouches un coin et vas me faire mentir !
    Au plaisir de te lire !
    bisous xxx
    P.S. la vengeance est douce à mon coeur d’Anishnabeg ! :P

  2. La réponse ne serait-elle pas cette sculpture qui est envahie par les termites ? Plus il y a de termites qui gardent la sculpture, plus elle s’échappe à notre regard !
    Si c’est ça, tu es pire que ton guide ! :P

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