Ce qu’on comprend, c’est ce qu’on a réussi à admettre… pour le moment.

C’est Issaka Tapsoba, guide à Laongo, qui m’a cité le dicton qui sert de titre.  Son vieux père ne lâchait prise que lorsqu’il avait vraiment compris… 

Cliquez sur les photos pour les agrandir.
 

Le dimanche à Ouaga, l’activité ralentit; c’est le jour de congé des fonctionnaires et des commerçants, mais pour plusieurs petits marchands ambulants ou tenant boutique, cette notion est bien théorique; ils ne s’arrêtent jamais.C’est tout de même un bon moment pour faire un tour de ville en voiture, le trafic étant limité et les obstacles moins nombreux. 

Poulets télévisés!

 

Sidiki est donc venu me chercher pour me montrer la partie moderne de la ville, Ouaga 2000, le centre-ville et la vraie ville (soit tout le reste!). Ce qui frappe, dès qu’on sort des grandes artères commerciales, c’est l’état impraticable de nombreuses rues de quartier. Les nids-de-poules sont des cratères et même avec le 4×4, on jurerait un safari. Pour les habitants de ces lieux, qui se promènent sur deux roues – motorisées ou non–, avec une cargaison sur la tête et un enfant dans le dos, c’est un périlleux parcours du combattant. 

Bonne chance sur cette route!

 

J’ai pu passer lentement dans le marché de Daghasso, longer le Musée national – ceinturé d’une palissade qui s’étire –, observer les minarets ronds de diverses mosquées. Sur la route, des cantines, des charretiers, des enfants, mais beaucoup moins qu’à l’habitude. 

Un charretier et son âne, devant Toyota et Peugot

 

Minaret tout en rondeurs

 

Arrivée à Ouaga 2000, quartier des affaires un peu au Sud, j’ai mis du temps à comprendre que c’était « ça ». En gros, il y a des champs, avec ici et là une bâtisse fort ambitieuse, en construction, à louer ou plus rarement occupée. Autour, des troupeaux qui paissent, des familles sous de petites cases, et au loin, la Présidence et le Mémorial aux héros nationaux. 

Mémorial aux héros nationaux, au milieu de Ouaga 2000

 

C’est ici que s’installent de grandes organisations intergouvernementales – l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA), le Comité permanent Inter-Etats de Lutte contre la Sécheresse dans le Sahel (CILSS) – des ambassades, des dignitaires, de riches Ouagalais et des établissements hôteliers. En tous cas, le centre-ville de Ouaga, même le dimanche, est vraiment beaucoup plus vivant que Ouaga 2000! 

l'UEMOA

 

Le CILSS

 

Pâturage et luxueux bâtiment

 

De retour dans les quartiers résidentiels, j’ai été étonnée par l’absence d’appui à l’aménagement urbain (pourtant, de gros projets sont en chantier à la mairie…). Dans les lieux qui ont été touchés par les inondations meurtrières de l’an dernier, on reconstruit sans avoir aménagé de canaux. Cela signifie qu’une autre grosse saison de pluie privera ces mêmes familles d’un toit et des quelques rares biens et denrées qu’elles possèdent. On ne semble pas profiter de cette reconstruction forcée pour améliorer les conditions sanitaires relatives à la gestion de l’eau dans ces secteurs fragiles. 

Pas de canaux en vue...

 

C’est ici que j’ai eu mon premier moment de trop-plein d’émotions… je le confesse. Deux vieilles dames, au pas d’une maison à moitié détruite, assises sur une paillasse, m’ont saluée avec une dignité et une tendresse telles que j’ai eu honte. Une honte généralisée face à mes sœurs assises là dans la rue, souriantes, me souhaitant sincèrement la bonne arrivée chez elles, à moi l’éternelle insatisfaite qui a faim chaud envie pas envie qui veut ceci et cela… J’étais plus haute qu’elles, sur mon banc de 4×4, mais même assises au sol elles se dressaient en grande dames devant la gamine que je suis. J’ai serré les dents pour éviter de pleurer et je me suis promise d’au moins porter leur présence par mes mots, jusqu’à vous. 

Commerçante portant sa marchandise

 

Un peu ébranlée à mon arrivée au Karité Bleu, j’ai tenté de faire une sieste, en vain. J’ai donc entrepris de lire Les lignes de la main, du grand homme de théâtre burkinabè Jean Pierre Guingané. Comme chaque fois que j’ai des doutes sur la pertinence de ma contribution sociale – c’est récurrent! – me réfugier dans une œuvre me permet de me confronter. Ici, Guingané a fait le travail à ma place en préface de cet ouvrage. Il nous rappelle que nous sommes responsables du monde que nous léguons et que nous avons le devoir de raconter, et raconter, et raconter, tant que nous n’aurons pas collectivement compris ce qui nous mène aux conflits et – je paraphrase – ce qui fait la beauté. 

Une oeuvre en granit à Laongo (je vous en reparle)

 

J’ai ensuite eu l’immense honneur de recevoir Hamadou Mandé, le directeur adjoint du Festival international de théâtre et de marionnettes de Ouagadougou (FITMO), bras droit de M. Guingané et professeur au département de théâtre ici à l’Université, en plus d’être le fondateur et directeur de la Troupe Corneille (une initiative jeunesse à Tenkodogo), auteur, comédien et metteur en scène. On a parlé pendant des heures, on s’est montré des photos, des vidéos. Je lui ai prêté des textes d’Évelyne de la Chenelière et de Daniel Danis, on s’est échangé des sites web. Et il m’a parlé des défis du théâtre ici : ceux de la formation autant que de la pratique, du développement des publics, des difficultés de financement, des installations de diffusion bancales à l’extérieur de Ouaga, des deux grands types de théâtre burkinabè, de la faible représentation des femmes dans les métiers de la scène (à peine assez pour faire un bon casting, et bien peu en tant qu’auteurs et metteurs en scène), des faibles recettes au guichet, du peu de textes publiés (et de leur totale absence en langue mooré), du nombre trop restreint des représentations par spectacle, etc. En parlant ainsi de façon générale, on croirait reconnaître la dynamique de la scène québécoise. Mais la réalité est incomparable : au Québec, on se plaint du fait qu’un spectacle tienne l’affiche une vingtaine de représentations – ce qui est trop peu pour rentabiliser les projets et qui limite l’accès aux œuvres dans le temps; ici, on parle de tenir l’affiche trois représentations! Difficultés dans certains lieux de diffusion au Burkina? : avoir de l’électricité pendant toute la représentation… ça vous change un plan d’éclairage et une scénographie, ça!! Part du financement public pour un Festival aussi important que le FITMO (qui reçoit des troupes de partout, mais n’en a jamais eu à ce jour du Canada)? Deux à trois pourcent et parfois il y a de tels retards que l’événement est reporté des mois durant …et on parle d’un événement qui se déroule dans trois pays, bientôt quatre, alors imaginez la logistique pour reporter! 

Le théâtre national

 

Mais ce que j’ai retenu en somme, c’est qu’on aime passionnément le théâtre, qu’il sert de véhicule pour de nombreux messages sociaux et qu’il se renouvelle en ce moment.  M. Mandé m’a parlé de jeunes hommes et femmes qui réinventent les formes, de cette relève qui réhabilite sa langue, décloisonne les pratiques, favorise un dialogue interdisciplinaire.  Il m’a signalé l’explosion des créations burkinabès à la télévision.  M’a raconté les salles combles qui restent jusqu’à la fin, même si le spectacle se termine à la lueur des lanternes chinoises!  Ma tête déborde d’information, mon carnet, de notes… 

Affiche du FITMO 2010

 

M. Mandé s’est généreusement proposé pour me présenter au cours des prochains jours plusieurs intervenants de la scène et me faire faire le tour des installations principales. J’en serai évidemment!  Rencontrer ces artistes qui font, façonnent et portent la parole de leurs ancêtres et de leurs contemporains, d’ici et d’ailleurs, sera un grand privilège.

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2 commentaires sur “Ce qu’on comprend, c’est ce qu’on a réussi à admettre… pour le moment.

  1. Bonjour ou bonsoir Véronick !
    Quelles superbes photos. Merci !
    Je trouve le minaret particulièrement beau avec murets sculptés !
    Très touchant le tour d’horizon des difficultés rencontrées par les gens de théatre.
    Et ces deux dames croisées dans la rue…
    Je te suis !

  2. Merci Véronique pour ce témoignage plein de sincérité. Ce regard objectif que tu portes sur la ville de Ouagadougou est la meilleure contribution que l’on puisse apporter à l’action de ces hommes et femmes qui se battent nuit et jour pour accéder à de meilleures conditions d’existence. Bon courage pour la suite et encore une fois… Merci!

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