Images enfantines

C’est fait: les deux premières représentations de Les quatre petites filles sont passées. Nous avons eu le bonheur de jouer devant deux belles salles vendredi et samedi et faisons relâche jusqu’à mardi. Il y aurait tellement de choses à vous dire, mais la fatigue a pris le contrôle de mon cerveau: encore quelques heures de repos sont requises avant de pouvoir mettre en mots la démarche, acte par acte.  En attendant, voici le petit mot publié dans le programme du spectacle. Et insérées en prime, quelques magnifiques photos de Rita Roy… On espère vous voir à l’une des 4 dernières représentations: mardi 15 juin (21h30), mercredi 16 juin (18h), vendredi 18 juin (16h45) et samedi 19 juin (21h45).

Le soleil me lèpre

Picasso me hante. Un coup de foudre me lie à son écriture: c’est malgré moi, presque à mon corps défendant, que je suis obsédée par son orgie de mots et de couleurs apparemment sans logique. Avec mes collaborateurs fidèles, j’ai décidé de marcher, pour une seconde année, dans ses sillons et ses images pendant quelques semaines, question de monter son second texte dramatique, Les quatre petites filles, écrit entre 1947 et 1948.

Petites filles jouant dans le jardin - crédit Rita Roy

Dans un jardin paré d’un mystérieux puits, quatre petites filles se racontent impudiquement peurs et rêves. Libres, mais condamnées à l’avance, sans cesse sur le qui-vive, elles invoquent les divinités et le fantastique pour peupler leurs nuits. Puis, les garçons s’immiscent dans leur territoire, les arrachent à leurs jeux et les entraînent – sans trop d’efforts – dans les méandres de la séduction. Mais à l’heure de la conclusion de la jolie petite histoire, du traditionnel « ils se marièrent, vécurent heureux et eurent de nombreux enfants », Picasso nous ramène brutalement à la réalité en peignant de rouge – rouge sang et rouge vin – ce joli tableau idyllique.

Petites filles en cage

En travaillant la pièce Les quatre petites filles, j’ai choisi de me confronter à mon corps de femme. À 36 ans, je me lève chaque matin imparfaite, en devenir, habitée par des désirs de contes de fée et un corps plein d’hormones qui ne sait pas trop s’il donnera la vie. Je veux sentir, je suis affamée, je suis seule malgré un entourage merveilleux, j’ai peur et je cherche, je cherche sans cesse des réponses qui ne viennent pas. Alors, j’ai sciemment saisi à bras le corps la parole et le regard de ce fameux Picasso, j’ai accepté que ce qu’il dit m’échappe presqu’entièrement, comme la vie très souvent, et je me suis fiée uniquement à ma chair. Et c’est ce que j’ai demandé à chacune et chacun des interprètes.

Le sacrifice de la chèvre

Comment faire autrement quand il faut téter une chèvre en lui disant « beau jeune homme, bel amoureux »? Comment sinon accepter tout ce sang qui coule, dépucelage, menstruations, placenta, accouchement? Comment être d’innocentes petites filles jouant nues dans un jardin tout en étant dominées par nos pulsions amoureuses et sexuelles?

Cheval ailé et petites filles enfermées...

Ainsi, le « work-in-progress » que vous verrez […] est une esquisse « à la manière Picasso » de cette exploration de l’enfance, du féminin et du charnel que nous avons faite ensemble: il résume nos discussions sur ce qui nous a permis de devenir femmes, sur ce que nous écrivions dans nos journaux intimes, sur nos amours. Picasso a dit qu’il a « mis toute [s]a vie à savoir dessiner comme un enfant »; nous avons mis tout notre temps à retrouver nos jeux et nos fantasmes de jeunes filles en fleurs, pour jouer de nouveau comme des enfants. Ne cherchez pas un travail abouti et léché: vous verrez là un tableau peint, retouché et jamais terminé.

p.s. pendant que je continue de me chercher au fond du puits, mon amoureux André, de sa lointaine Afrique chérie, et mes amis me rappellent régulièrement à la lumière du jour. Les derniers mois ont été particulièrement mouvementés, voire difficiles; je tiens à les remercier de leur soutien et présence.

Véronick Raymond

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2 commentaires sur “Images enfantines

  1. trés beau résumé! Je ne peux pas trouver les mots qui habitent mon corps d’homme de 28 ans, tu as vitement deviné ce que j’ai ressenti après mes représentations au Cégep! Il ne me reste qu’une italienne et une partie d’impro amicale avec la ligue à Victoriaville avant de revenir sur scène à faire le régisseur et chanter le Western à message! On se reparlera quand tu aura ton temps libre!

  2. Je suis la soeur de Rita. Je vais voir votre pièce mercredi prochain.
    Je la remercie de m’avoir fait connaître vos mises en scène,
    Votre texte me rejoint dans beaucoup d’aspects de ma vie.
    La difficulté d’assumer toute la richesse de notre vie de femme, avec toutes les influences auxquelles une artiste est sensible, je me reconnais. Je peins et Picasso est un de mes mentors, sa notion de la créativité, retrouver notre spontanéité d’enfant, je veux l’imiter, pas dans ses oeuvres mais dans son attitude créatrice. Merci
    P.S. Mon « chum » aussi s’appelle André. Il fuit le théâtre, il a peur de pleurer en public, je l’aime pareil….

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