S’esclaffer devant l’inconnu

J’ai demandé aux membres de l’équipe de m’écrire, à tout moment, sur le sujet de leur choix, pendant le processus de création.  Hier, en salle de répétition, nous avons ri. Pas mal. Alors ce matin, j’ai reçu cette réflexion de Frédéric Jeanrie, un comédien de la distribution.  Je la reproduis intégralement, bien heureuse de voir ce que quelques heures de roulades au sol peut provoquer! Surtout quand il reste moins d’un mois avant la première. 

S’esclaffer devant l’inconnu est-il un phénomène culturel ou un mécanisme de survie ?
par Frédéric Jeanrie, comédien,
petit vidéo dont il sera question ci-après :
http://www.youtube.com/watch?v=90gaDo7re4o 

« La vie est belle, cachons-nous d’elle » [1] 

 Dans Les quatre petites filles de Pablo Picasso, le jeu et le rire sont-ils des dispositions naturelles liées à l’enfance, à la psychologie du développement ou plutôt un mécanisme de défense contre l’ennui, une diversion subversive contre l’angoisse ? Comme ces petites filles présentent aux spectateurs leurs réflexions, leurs divagations sur l’amour, la mort, la vie – et où l’ambiguïté fantasmatique est omniprésente[2] – les petites filles jouent et rient en ignorant, ou en feignant d’ignorer, la menace qui les guette.  

 C’est en regardant une jeune enfant (dont l’âge correspond à la période de découverte sensorielle qui, selon Piaget[3], prend une grande part dans l’activité sociale et cognitive) rire à gorge déployée devant un chien qui mange du maïs soufflé, que cette question surgit. De prime abord, l’événement semble banal et anecdotique puisque qu’il est filmé et diffusé à large échelle, par des parents, dont l’engouement pour le rire d’un enfant est sans fin, et par les collecteurs de vidéos drolatiques, qui font, des excentricités enfantines, le porte-étendard de l’insolite. 

Or, en regardant plus attentivement le regard de cet enfant et en écoutant le son de sa voix lorsqu’il rit, le spectacle devient presque troublant. Notre sensibilité humaine et l’inévitabilité de l’objet cathartique, nous poussent à saisir un deuxième niveau à ce rire. Nous parlerons de son utilité potentielle pour faire baisser la tension, pour développer l’alliance et le processus thérapeutique, et enfin pour recadrer les situations cliniques. [4] 

Le bambin rit-il parce qu’il saisit les particularités humoristiques du geste ? Un chien ouvrant la gueule pour avaler du maïs soufflé provoque-t-il le rire de façon universelle ? Ces questions méritent d’être posées, car le rire n’est évidemment pas déclenché ici par l’humour, ni par un effet de surprise, encore moins par une combinaison de circonstances inattendues, mais plutôt par une manifestation extraordinairement nouvelle aux yeux de l’enfant, qui oscillent entre l’étonnement et l’exaltation. 

Avec une écoute attentive, le son de sa voix du bambin se sert à l’amorce du rire, le diaphragme se contracte plantureusement pour évacuer le souffle, le visage jongle entre l’ébahissement et la crispation, le corps tangue volontairement vers l’avant comme si le désir de la fuite était décelable et le regard se dirige régulièrement vers son parent pour obtenir l’assurance qu’il s’agit bel et bien d’un jeu et non d’une menace. Le tout démontre une certaine tension qui ne cesse de se désamorcer. Le rire ne libère pas, il apaise et soulage. Il aide à supporter.[5] Artaud soutient, dans Le Théâtre et son double, que le rire a pour fonction de Désorganiser et pulvériser les apparences. [6] Ce qui justifie une part importante des divagations produites par les personnages de Picasso. 

En somme, bien que le rire demeure une expression sensible du ludique, c’est aussi une manière d’exprimer son désaccord sans violence. Aristote[7] soutient que le rire enraye le mécanisme de domination et remet les gens à égalité. Il démontre de la force, car il déstabilise et s’oppose à la résignation. C’est donc un instrument de résistance. Cependant, les mécanismes neurologiques qui le provoquent restent encore énigmatiques pour les chercheurs. Mais, pour le théâtre, le rire recèle de possibilités; autant dans le jeu des actrices qui incarnent les quatre petites filles que dans la conception sensible de l’auditoire. 


 

 

  

  


 

[1] PICASSO, Pablo, Les quatre petites filles 

[2] ALMASSY, Eva, Petit éloge des petites filles 

[3] PIAGET, Jean William Fritz, psychologue, biologiste, logicien  et épistémologue suisse 

[4] PANICHELLI, Christophe, L’humour et la surprise en psychothérapie 

[5] SPINOZA, Baruch, Philosophe néerlandais 

[6] ARTAUD, Antonin, un poète, romancier, acteur, dessinateur et théoricien du théâtre 

[7] ARISTOTE, Philosophe grec de l’Antiquité, théoricien du théâtre

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2 commentaires sur “S’esclaffer devant l’inconnu

  1. Merci Frédéric.

    Je vais rire mieux dorénavant, et je l’espère, pas juste en jaune mais de toutes les couleurs. C’est le rire des autres qui désormais m’intrigue.

    Le rire vrai sort de la bouche des enfants.

    Pierre Guillaume

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