Hommes québécois, hijab, niqab et burqa

En ce 8 mars, Journée de la femme, je célèbre bien sûr les progrès – petits et grands – qui sont réalisés en matière de droits des femmes.  Je suis féministe, il n’y a pas de doute là-dessus.  Je crois en cette notion d’égalité réelle entre les hommes et les femmes. Je suis d’avis qu’il reste beaucoup, mais beaucoup de boulot à réaliser pour que femmes et hommes aient des occasions équivalentes sur notre belle petite planète.

Dans ma vie, il y a eu des salauds-de-la-pire-espèce, dont quelques-uns qui ont laissé des cicatrices permanentes.  Ceci étant dit, j’ai envie de vous confier que les hommes que je côtoie de près ou de loin, tous les jours, sont fantastiques.  Et que je ne m’en passerais pas.  Et que je ne me sens pas victime des hommes pour un sous.  Et que j’admire l’incroyable adaptation qu’ils ont eu en peu d’années ici au Québec.  Mon père, né en 1945, je l’ai vu coudre, cuisiner, nettoyer et changer des couches.  Et mon frère en fait tout autant avec un enthousiasme que personnellement je n’ai pas!  Et mon chum est totalement surpris par toute discussion liée au genre.  Et puis des gonzesses méchantes et détestables, j’en ai croisé.  L’essentiel pour moi est donc de vous dire qu’aujourd’hui je salue les hommes et les femmes qui cheminent ensemble pour éliminer toute forme d’iniquités dans notre société.

Ce qui m’amène à vous dire que les débats récents sur le hijab, le niqab, la burqa m’inquiètent et qu’en ce jour de la femme, je veux ajouter mon grain de sel aux discussions en cours.

Le hijab ne me dérange pas plus qu’un crucifix ou un tatou, pour moi il s’agit d’un truc identitaire, personnel, et je trouve souvent ces voiles magnifiques, voire même fashion.  Les femmes que je connais qui le portent le font par choix, certaines par provocation, me semble-t-il, leur famille n’étant pas du tout d’accord.  À l’opposé, je suis profondément heurtée dans mes valeurs par le port du niqab et de la burqa.  En personne, j’ai été totalement déstabilisée lorsque j’ai rencontré une dame couverte entièrement des genoux au visage (surtout qu’elle portait des leggings et des talons aiguilles super sexy!).  Cependant, il y a deux choses qui me font encore plus peur que cet accoutrement et sa charge symbolique liée à la soumission.

La première, c’est que je crains qu’on ostracise et isole des femmes qui sont déjà dans une situation de retrait par rapport à leur société.  J’entends les Belles-Soeurs de Tremblay, enfermées dans leurs cuisines, coincées entre l’heure du chapelet et leurs timbres-postes, prises entre elles à se détester et à se rêver ailleurs, et je me dis qu’on doit faire bien attention de ne pas enfermer ces femmes-là dans leurs propres maisons.  En leur donnant accès à la langue et à l’éducation, nous augmentons leurs chances d’interaction avec leur communauté élargie et nous leur donnons des outils pour exercer des choix.

Et parlant de choix, justement, la seconde chose qui me heurte, c’est qu’on semble dire qu’il est impossible qu’une femme fasse le choix de porter ce vêtement.  J’avoue que je trouve ça difficile à comprendre que quelqu’un ait envie de se soustraire ainsi au monde.  Mais ça m’arrive aussi de ne pas bien comprendre le port du chandail bedaine (lequel vient aussi avec sa charge symbolique, d’un tout autre acabit). On a revendiqué, depuis les débuts du féminisme, la liberté de choisir.  Choisir de brûler des soutien-gorge, de voter ou non, d’avoir les pratiques sexuelles les plus diversifiées avec qui on veut et de refuser quand on veut, de travailler ou non et dans le domaine qui nous plaît, de porter des talons aiguilles et des mini-jupes autant que des bottes de construction et des cravates, de se tromper, de changer d’idée, de choisir en tout temps.  Pour être cohérentes avec notre propre idéologie, il me semble qu’on devrait éviter d’infantiliser ces femmes.  Elles font un choix que je ne ferai pas, portent un vêtement qui me dérange, mais ça se peut qu’elles en fassent le choix.  Je n’ai pas de doute que des facteurs religieux, familiaux, culturels, etc., influencent leurs décisions, mais il faut reconnaître que le même phénomène se produit quand je prends les miennes.  Si je crois réellement que j’ai l’intelligence de faire mes propres choix – influencée par mon environnement, mais guidée par mon libre-arbitre – je n’ai pas d’autres options que de présumer qu’il en est de même pour l’ensemble des femmes.

Comprenez-moi bien : je ne suis pas en train de dire que le port du niqab est acceptable en toutes circonstances.  Il est bien évident que le port d’un voile intégral autant que le port du talon haut ne se prête pas tellement, par exemple, au travail policier (ce serait beau à voir dans un cas comme dans l’autre).  Et il est clair pour moi que le choix du port d’un vêtement cachant le visage est accompagné de conséquences, comme tout choix (et cette conséquence peut être qu’on est expulsée d’une classe).  Mais il me semble que nous devons traiter cette minorité de femmes comme nous réclamons que les hommes et la société nous traitent, c’est-à-dire comme des être humains à part entière, sans infantiliser et sans marginaliser.

Il ne sera pas facile de trouver le juste équilibre et de prendre les bonnes décisions au quotidien.  Mais soyons vigilants (le masculin est volontaire, on est tous interpelés).  Notre peur de perdre des acquis est légitime, mais elle ne doit pas engendrer de réactions qui nous feront maltraiter d’autres êtres humains.

Et moi qui pensais simplement gribouiller quelques mots… Ben bonne journée internationale des femmes quand même!

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6 commentaires sur “Hommes québécois, hijab, niqab et burqa

  1. Belle réflexion Véro. Ça m’a inspiré et motivé à écrire une pensée particulière à des collaboratices qui réussisent avec success (mais non sans déployer beaucoup d’effort et sans difficulté sur la plan personnel ou de la famille) à oeuvrer comme dirigeante dans un milieu professionnel très masculin, ici en Afrique de l’ouest.

  2. Chère Véro, quel plaisir ce matin que de lire ton billet. C’est une belle manière d’amorcer la nouvelle semaine. Je partage sans réserve tes propos. Il y a toujours un moment dans les luttes de principe où les protagonistes sont placés devant le défi de la cohérence et de la constance. Tu identifie très bien l’un de ces carefour où notre intégrité éthique est mis à l’épreuve. Il est si facile de ne plus voir l’être humain derrière ces voiles intégraux. Si facile de dénigrer l’autre et de ne plus lui accorder que peu de respect, sous prétexte qu’elle-même ne se respecte pas en supportant de soumettre à cet habillement qui heurte nos valeurs. Il n’y a qu’un pas de la lutte de principe à la lutte idéologique, dogmatique. Celle-là a quelque chose de différent de celle-ci en ce que la seconde s’accompagne d’un autre voile : celui de l’absolu. Force est d’admettre en effet qu’il peut être difficile d’admettre que le niqab ou la burqa soient portés de plein gré. Et pourtant, nous pourrions être bien surpris par quelques témoignages de femmes qui le porte.

    ***

    Sur un autre ordre d’idée, merci aussi de faire une petite place aux hommes de ta vie dans ton billet. Encore une fois, tes nuances t’honnorent et c’est sans doute pourquoi nous sommes si nombreux à t’apprécier.

    Sur ce, chère Véro, bonne journée de la femme à toi aussi !

  3. Le voile ? après tout ta grand-mère portait un chapeau pour aller à l’église. Par contre le voile intégral ( niqab et burqa) j’ai beaucoup de difficulté parce que cela marque un acte de soumission et surtout un refus de participer à la vie de la société qui me parait anti-démocratique. J’ai peut-être une solution, une femme peut porter un voile tant qu’elle ne demande pas un service à l’État ni ne veut prendre part à la vie sociale. Par contre un homme qui incite ou force une femme à porter le voile intégral doit être mis en prison parce qu’il viole les droits d’une femme autant que si il l’enfermait dans une cave.

  4. Merci de cette analyse intelligente, sensible et empreinte de respect. Vous avez raison de souligner que le port de la burka, du niqab et du hidjab peut être un choix personnel et qu’à ce titre, nous devons le respecter comme tout autre choix personnel. Par ailleurs, ce débat a aussi une dimension politique. C’est-à-dire que le port de ces vêtements peut aussi, dans une autre dimension, être un choix politique, une déclaration de principe en faveur de l’intégrisme. Il ne s’agit pas nécessairement, ni seulement d’un intégrisme religieux dans le sens ecclésiastique du terme, puisque le port de ces vêtements n’est pas exigé par le coran et que l’islam a longtemps évolué sans ces symboles. Ce sont plutôt, me semble-t-il, des symboles identitaires et, aussi, politiques. On trouvera ridicule de les comparer à la ceinture fléchée. Mais si on considérait l’islam comme une nation, comme le souhaitent les leaders de l’intégrisme islamiste, nous pourrions parler d’un intégrisme nationaliste.

    Le problème, à mon avis, vient justement de cette dimension politique qui dépasse celle des droits humains et personnels. Autrement dit, oui, le port de ces symboles peut être un choix personnel qu’il faut respecter comme tout autre. Et de toute façon, le respect des droits personnels devrait être un valeur fondamentale : rien ne justifie le mépris des personnes, ni l’intimidation, ni la violence, même le refus d’une idéologie et d’une organisation politique fondé sur le racisme (comme le fascisme nazi ou le KKK). Mais, ce qui apparaît comme un choix personnel peut aussi être un geste politique: une personne affirme son adhésion personnelle à une institution religieuse qui serait, dans ce cas-ci, celle de l’intégrisme islamiste. Et cette institution est aussi, je dirais surtout, une institution politique, c’est-à-dire, un appareil d’exercice d’un pouvoir.

    Toutes les religions sont des institutions sociologiques et politiques. L’adhésion à une communauté religieuse se fonde peut-être, pour certains et certaines, sur la recherche de réponses à des questions métaphysiques, cosmologiques, philosophiques, spirituelles. Mais, à bien regarder, il faut admettre que l’adhésion de la masse des croyants, quelle que soit la religion, ici ou ailleurs, est d’abord un phénomène sociologique. On naît dans une société où domine un religion et cette institution communautaire se dote de rites, d’assemblées obligatoires, de symboles, d’appareillage idéologique (péché, rédemption, profession de foi, symboles, etc.) qui sont autant de preuves d’adhésion personnelle à l’institution, face à la famille, face aux voisins, face aux autres membres de la communauté. Le refus d’exprimer cette adhésion entraîne l’intimidation, l’accusation, la violence, la condamnation, la répression, jusqu’à la mort.

    Parfois, dans certains contextes historiques où l’institution religieuse faiblit, l’adhésion devient ressentie comme une soumission. Pas toujours, mais cela nous est arrivé ici avec la Révolution tranquille et avec, en même temps, la réforme du catholicisme par le Concile de Vatican II. Mais ce mouvement peut aussi s’inverser : nous assistons actuellement, pour l’Islam comme pour l’Évangélisme, comme pour le catholicisme du Pape Benoit, à une Restauration de la foi comme instrument de domination de l’institution religieuse sur les personnes. La bataille est dure et elle exige un renforcement des symboles qui prouvent l’adhésion à la religion reconstituée, des preuves fortes, engageantes, d’adhésion personnelle, et il faut des militants de cette bataille essentiellement idéologique et politique.

    Comment faire la distinction? Les deux dimensions, personnelle et politique, peuvent s’entrecroiser, s’entrechoquer, se renforcer au cœur de la même personne. Cela se peut. Il se peut qu’une personne n’ait aucune intention politique et que son adhésion personnelle, son sentiment religieux, ne soit que cela, un choix profond et sincère qui se tient au fond de soi.

    Mais alors, est-il vraiment nécessaire pour cette personne d’en faire étalage. Est-il nécessaire d’en porter le symbole visible, le symbole éminemment social qu’est le vêtement? Pourquoi insister pour porter en tout temps et en tout lieu, ce symbole d’adhésion à un foi personnelle, si ce n’est parce que, justement, il n’est pas que cela et que le message d’adhésion à l’institution politique est plus important encore. Dit autrement, ce n’est pas le port du hijab, du niqab ou de la burka comme symbole de la soumission à Allah qui est déterminant, mais le message politique de l’adhésion à l’Islam. Ce n’est pas de le porter chez soi, pour soi, qui est le message à ce Dieu, mais d’insister pour le porter en public en tout temps et, surtout, d’affirmer aux autres citoyens, que l’adhésion à cette religion est plus important que tous les autres droits, personnels ou civiques, y compris le droit de se montrer en public en tant que femme et en tant que personne ayant un visage.

    Pour ma part, je m’oppose à cette Restauration de la Foi, quelle qu’elle soit, et à toute domination politique par une institution religieuse, quelle qu’elle soit. À mon point de vue, l’humanisme qui se concrétise dans la défense des droits humains et personnels est l’idéologie qui devrait dominer l’espace public. Aucun choix personnel ne devrait être réprimé par la violence, l’intimidation, le mépris. Mais aucun ne devrait s’imposer sans partage, comme si l’affirmation d’un droit personnel n’avait jamais aucune portée sociale, politique et juridique. Il y a un débat politique à mener et il doit se conclure dans des lois adoptées démocratiquement. Comme toute autre loi, celles-ci devraient établir de façon assez explicite, le partage et l’équilibre des droits personnels et des droits collectifs, dont celui d’être protégé de la domination des institutions religieuses, sectaires ou politiques.

    Louis
    «C’est mon frère»

  5. Bien dit. Je suis d’accord (avec mon frère) et avec Véronik

    De plus , je me demande si un homme, portant un niqab, et voulant suivre un cours de CEGEP ou autre serait accepté comme le sont (ou étaient) les femmes ??

    Un homme masqué est automatiquement associé au monde de la criminalité. Et les femmes? Ce sont elles les nouveaux kamikazes de la guérilla palestino-israélienne. Il faudrait quand même se méfier un tout petit peu…….

    Rita

  6. C’est un pur bonheur de lire vos commentaires! Merci beaucoup d’avoir pris le temps de participer ainsi à la discussion…

    Louis, un merci particulier d’avoir introduit la notion politique aux échanges. J’avais volontairement évacué de mon billet cette dimension, parce que le discours médiatique se cristallisait autour de l’égalité homme-femme et que je me sentais inconfortable avec l’idée qu’on ne reconnaisse pas la possibilité que le port du niqab ou de la burqa puisse être un choix personnel féminin.

    Ceci dit, il va sans dire que le débat est beaucoup plus complexe, que la symbolique politique, identitaire et religieuse entourant ces vêtements est lourde… Et que, sur un plan personnel, je suis totalement effrayée par toute forme d’intégrisme.

    Ces questions vont nous occuper pendant longtemps encore, mais tant que la réflexion et le dialogue seront présents, moi j’ai la foi! :)

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